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Turquie : Erdo­gan en guer­re… contre la démo­cra­tie.

Un article d’Emre Öngün, paru sur le site natio­nal d’En­semble.

En Turquie, sale temps pour la démo­cra­tie, dans le contexte d’une région en ébul­li­tion (Grèce, Syrie, Irak, mer Médi­ter­ra­née…) PB.

« Depuis l’at­ten­tat de Suruç (voir ici), la situa­tion évolue très rapi­de­ment en Turquie. Le gouver­ne­ment turc évolue selon deux axes :

– le passage d’une complai­sance coupable à un début d’af­fron­te­ment avec l’Etat Isla­mique (EI)

– la mili­ta­ri­sa­tion de la vie poli­tique interne, c’est-à-dire le choix de la guerre civile pour sortir de son impasse poli­tique.

En ce qui concerne le rapport du gouver­ne­ment turc avec l’EI, il faut rappe­ler quelques éléments :

– L’Etat Isla­mique a béné­fi­cié d’une conjonc­ture favo­rable régio­na­le­ment mais n’est pas une « marion­nette » du gouver­ne­ment turc (ou états-unien, ou israé­lien ou qatari ou saou­dien etc…). L’EI est certes un sous-produit des inter­ven­tions impé­ria­listes dans la région et des appé­tits des puis­sances régio­nales mais cela ne signi­fie en aucun cas qu’il y ait un lien direct entre ces diffé­rents acteurs et l’EI. Ce dernier a sa propre auto­no­mie. Ses actes les plus terribles sont au service d’une « intel­li­gence » poli­tique, stra­té­gique et tactique. Il s’agit en d’autres termes d’un ennemi à prendre au sérieux sans théo­rie de la mani­pu­la­tion simpliste et récon­for­tante (il « suffi­rait » qu’un acteur externe le décide pour que l’EI dispa­raisse).

– La Turquie et l’EI ne font pas « un ». Contrai­re­ment à des raccour­cis qui existent souvent, l’EI n’est pas un allié préfé­ren­tiel pour le gouver­ne­ment turc (ce que nous avons déjà indiqué dans les articles précé­dents), c’est un allié conjonc­tu­rel contre ce qui est perçu par Erdo­gan et ses acolytes comme le danger le plus grave : l’exis­tence et l’exis­tence de terri­toires auto­nomes kurdes contrô­lés par la mouvance PKK aux fron­tières de la Turquie. C’est pour cette raison que l’EI a béné­fi­cié de la complai­sance des auto­ri­tés turques. C’est bien sûr déjà trop mais cela signi­fie qu’à aucun moment l’EI n’a consti­tué un allié à long terme du gouver­ne­ment turc. Celui-ci a surtout cher­ché à faire avec une pierre plusieurs coups…et a échoué.

– En effet, l’image inter­na­tio­nale d’Er­do­gan a beau­coup souf­fert de cette approche. Au-delà de cela, les gouver­ne­ments occi­den­taux ont fait des remon­trances parfois véhé­mentes (notam­ment les Etats-Unis) au gouver­ne­ment turc. Cela n’a pour­tant jamais signi­fié la mise au-ban d’Er­do­gan qui ne peut être tota­le­ment écarté même par le gouver­ne­ment états-unien. Cela explique égale­ment l’ex­trême rete­nue des forces de la « Coali­tion » contre l’EI en ce qui concerne le Rojava, le Kurdis­tan syrien auto­nome, pour­tant point d’ap­pui de la seule force qui a résisté à l’EI sur le terrain avec les troupes de la mouvance PKK (via le PYD son parti frère en Syrie et surtout leurs orga­ni­sa­tions mili­taires) suppléé par les pesh­mer­gas kurdes d’Irak et par la frac­tion Volcan de l’Eu­phrate de l’Ar­mée Libre Syrienne. 

C’est ce qui permet de comprendre, l’évo­lu­tion de la poli­tique d’Er­do­gan face à l’EI avec l’ou­ver­ture des bases mili­taires d’In­cir­lik et Diyar­ba­kir aux forces de la « Coali­tion » et un premier affron­te­ment armé à la fron­tière avec l’EI (et le premier soldat de l’ar­mée turc tué par l’EI). Pour­tant, cela ne devrait pas mettre fin aux actions de l’EI en Turquie même, au contraire, celui-ci a pu suffi­sam­ment s’in­fil­trer dans le pays pour garder une force de nuisance consé­quente. Il est probable que l’EI fasse de nouveaux atten­tats en Turquie mais qui ne visent plus seule­ment des mili­tants de gauche et/ou kurde mais des civils, des touristes ou des repré­sen­tants de l’Etat.

Ce qui se dessine est donc une recom­po­si­tion avec l’en­trée de plein pied du gouver­ne­ment turc dans la « Coali­tion » (alors même que ce sont les forces kurdes qui enre­gistrent des succès sur le terrain et avancent vers Raqqa la capi­tale de l’EI) en échange de la réaf­fir­ma­tion de la néces­sité de la chute d’As­sad (mais nulle­ment dans une pers­pec­tive démo­cra­tique)… avec les mains libres pour la répres­sion interne.

En effet, 24 heures après que François Hollande ai féli­cité Erdo­gan pour « son enga­ge­ment coura­geux contre le terro­risme », celui-ci procé­dait à une opéra­tion poli­cière « anti-terro­riste »… visant prin­ci­pa­le­ment les mili­tants kurdes et de gauche.

Les chiffres dispo­nibles sont éloquents : 251 arres­ta­tions. Dont 182 de membres du HDP (parti du mouve­ment kurde, des démo­crates de gauche et de la gauche radi­cale) et de son « parti frère » dans le Kurdis­tan turc (DBP). Dont 30 mili­tants d’autres orga­ni­sa­tions de gauche radi­cale Dont une mili­tante de gauche radi­cale tuée chez elle par la police, le corps criblé de 15 balles.

Les paroles de F.Hollande, déjà absurdes lorsqu’elles étaient pronon­cées, ont un écho abso­lu­ment sinistre. Cette opéra­tion de police a été complé­tée par le bombar­de­ment de camps du PKK (au-delà des fron­tières) par l’avia­tion turque. La branche mili­taire du PKK, le HPG, consta­tait ce jour-là que le cessez-le-feu n’exis­tait plus.

Le HDP et de nombreuses orga­ni­sa­tions avaient appelé à une « Grande marche pour la Paix » ce dimanche (26 juillet). Face aux menaces du premier ministre, inter­di­sant la marche et indiquant que si elle était main­te­nue, cela serait sous la respon­sa­bi­lité des orga­ni­sa­teurs, la marche a été décom­man­dée. L’inquié­tude, légi­time, était un déra­page de la marche orga­nisé par l’Etat abou­tis­sant à un bain de sang. Néan­moins, ce qui aurait dû être un point d’ap­pui social et poli­tique n’a pas pu avoir lieu.

L’AKP et le gouver­ne­ment mènent une poli­tique déli­bé­rée d’avan­cée vers une guerre civile larvée entre l’Etat et ses irré­gu­liers contre le PKK, à l’ins­tar de ce qui exis­tait dans les années 90 afin mettre en échec la pous­sée démo­cra­tique dont le score du HDP en juin 2015 a été le symp­tôme. De fait, la direc­tion du HDP fait face à une situa­tion très compliquée. Après le massacre de Suruç, le HPG (aile mili­taire du PKK) a mené en Turquie plusieurs « opéra­tions » de « réponse » : l’éli­mi­na­tion de deux présu­més mili­tants de l’EI et de deux poli­ciers dans la commune de Ceylan­pi­nar. Il est notable qu’à cette occa­sion, Sela­hat­tin Demir­tas, co-président du HDP, candi­dat à la prési­den­tielle du parti et prin­ci­pale figure publique du parti, déclara « le sang ne lave pas le sang » et « regret­ter la mort de ces deux poli­ciers qui sont des enfants du peuple ». La direc­tion du HDP déve­loppe globa­le­ment un discours de « défense de la paix » face à l’es­ca­lade en cours.

Néan­moins, cette posi­tion devient de plus en plus diffi­cile à tenir alors que la logique de guerre initiée par le gouver­ne­ment turc se déploie (il est quasi­ment impos­sible que le PKK et le HPG ne lui répondent pas). Posi­tion d’au­tant plus diffi­cile à tenir que le gouver­ne­ment mène, comme indiqué plus haut, une poli­tique de répres­sion poli­tique accrue empê­chant tout discours contre l’évo­lu­tion en cours.

Depuis deux jours, la logique de « guerre civile larvée » prend encore une nouvelle dimen­sion avec la campagne pour l’in­ter­dic­tion du HDP (pour « soutien au terro­risme (sic) ») menée non seule­ment par le parti ultra­na­tio­na­liste du MHP mais égale­ment des publi­ca­tions inféo­dées au gouver­ne­ment. Le dimanche 26 juillet, Mustafa Şentop, vice-président de l’AKP a déclaré que le HDP condamne la terreur de l’EI mais ne dit rien sur le PKK en ajou­tant « Clai­re­ment, appe­ler au terro­risme et à la violence, être en rela­tion avec cela est une raison suffi­sante pour inter­dire un parti. En Europe, des partis sont fermés pour cette raison (…) De ce point de vu, j’ex­prime le fait que le HDP est à un carre­four très impor­tant et doit prendre une déci­sion ». Mustafa Şentop sait bien sûr qu’une telle rupture n’est pas possible (et nous rajou­te­rons pour notre part n’au­rait aucun sens poli­tique). En d’autres termes, au nom de « l’état de droit » , l’AKP et le gouver­ne­ment mettent leur pisto­let de caïds sur la tempe du HDP.

La défense de « la paix » en Turquie n’est pas aujourd’­hui un discours creux sur la paix civile ou paci­fiste mais un enjeu stra­té­gique. Cela signi­fie rester sur le terrain spéci­fique­ment poli­tique permet­tant la jonc­tion d’un mouve­ment kurde, en pleine évolu­tion, avec des secteurs démo­cra­tiques de la popu­la­tion turque, arti­cu­lée avec une pers­pec­tive de classe. Le retour à la guerre civile larvée dévo­rera les acquis fragiles précieux de ces dernières années en termes de conscience poli­tique. Cela serait désas­treux non seule­ment pour la Turquie mais égale­ment à une échelle plus large pour la région et au-delà.

La soli­da­rité inter­na­tio­na­liste doit dès lors se déve­lop­per sur deux axes : 1) le soutien au combat contre l’EI mené sur le terrain par les combat­tants kurdes, et non pas des conces­sions aux manœuvres du gouver­ne­ment turc 2) l’op­po­si­tion de la poli­tique répres­sive de guerre civile menée par le gouver­ne­ment turc et le soutien à la défense de « la paix » en Turquie. 

Emre Öngün

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