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Mediapart. Martine Orange. 28 juillet. « Ce que les incendies disent de nos services publics »

pascal bpar pascal b10 août 202610 août 2026

Martine Orange 28 juillet 2026

(…)

Le recours à une communication politique parfaitement huilée parviendra-t-il, cette fois encore, à faire illusion ? Car après plus de neuf ans au pouvoir, l’Élysée ne peut plus invoquer l’héritage. Il a un bilan.

Le désastre écologique et économique en cours en Gironde et ailleurs dans le pays ainsi que le traumatisme de milliers de foyers mettent à nouveau en lumière l’impéritie du gouvernement face aux dérèglements climatiques et l’extrême dénuement dans lequel il a plongé nos services publics pour y faire face.

La situation n’est pas nouvelle. De la pandémie de covid-19 au vol spectaculaire du Louvre, en passant par l’affaire Lyhanna ou les vagues de chaleur amenant des températures insoutenables dans les classes, chaque crise, chaque catastrophe révèle la paupérisation continue de nos services publics, que ce soit en matière de santé, de culture, de justice, d’éducation ou de lutte contre les dérèglements climatiques.

Quant au dévouement des personnels de santé hier, des pompiers aujourd’hui, et à la solidarité de la population, ces comportements servent d’ultime rempart à l’impréparation et à la négligence des pouvoirs publics.

 

Depuis l’instauration de la révision générale des politiques publiques (RGGP) (…)

chaque loi de finances est l’occasion de donner un coup de rabot supplémentaire dans les services publics, considérés comme dépensiers et improductifs, de supprimer des effectifs, de lancer des réorganisations permanentes alimentant l’impuissance.

« Le logiciel gouvernemental reste le même : il faut réduire la dépense publique. Alors que les besoins augmentent, qu’il faudrait investir massivement pour faire face aux dérèglements climatiques, on assiste à un définancement des services publics. À l’exception de l’intérieur, de l’armée et, dans une moindre mesure, de la justice, mais dans des proportions nettement insuffisantes, tous les budgets des services publics sont en baisse », relève Marie Pla, coporte-parole de l’association Nos services publics, qui documente depuis plusieurs années la mise à sac de nos biens communs.

Aussi essentielle soit-elle, la sécurité civile n’a pas échappé à la règle. (…)

Les chiffres relativisent, toutefois, l’effort de l’État. Il consacre chaque année 800 millions d’euros à la sécurité civile. C’est presque soixante fois moins que le budget de l’armée. Cela représente à peine 10 % des dépenses totales pour les services incendies et de sécurité.

Car l’essentiel est payé par les départements et les collectivités locales. Mais depuis des années, le budget stagne autour de 7 milliards d’euros.« On dépense [deux ou trois fois plus] pour nos déchets » que pour la lutte contre les incendies, constate le député La France insoumise (LFI) Damien Maudet, coauteur de deux rapports sur la sécurité civile.

Ces projets de bombardiers d’eau que le gouvernement rechigne à soutenir

Alors qu’en 1983 la France disposait de 24 canadairs, elle en possède deux fois moins aujourd’hui. Et encore, près de la moitié est clouée au sol. En effet, Sabena Technics, la société sous-traitante chargée de la maintenance, n’a pas tenu ses engagements de disponibilité à l’été, faute de pièces détachées suffisantes, comme l’a expliqué Éric Durand, secrétaire général adjoint du Syndicat du personnel navigant de l’aéronautique civile dans Le Monde.

Au mieux, la France disposera de deux nouveaux appareils en 2030-2032. (…)

À voir les délais imposés pour seulement obtenir deux avions, la situation est inexplicable. Alors que le secteur aéronautique français est reconnu dans le monde, pourquoi le gouvernement ne lui a-t-il pas demandé de plancher sur des projets de bombardiers d’eau ou de drones capables de lutter contre les feux de forêt ? Pourquoi lui a-t-il préféré De Havilland ?

(…)

Ce qu’il manque pour que ces projets décollent vraiment ? « Le soutien de l’État et des commandes publiques », dit le député insoumis Damien Maudet, coauteur d’un rapport à ce sujet. Même Bpifrance, la banque publique d’investissement, ne semble s’engager qu’avec précaution. 

 

Alors que les moyens stagnent, les charges, elles, explosent. Elles ont augmenté en moyenne de 30 % sur les dix dernières années. D’autant que les services de sécurité doivent assumer de nouvelles missions, comme le transport de malades, à la suite des demandes du gouvernement de centraliser les appels d’urgence afin d’éviter l’engorgement des services d’urgence hospitaliers et de diminuer le coût des ambulanciers privés.

« Cela nous mobilise pendant 80 % de notre temps », dénoncent les syndicats de pompiers. Mais ces missions supplémentaires ne sont pas compensées par les caisses d’assurance-maladie.

Résultat ? Des services de sécurité sous tension permanente ; des pompiers mal payés et mal considérés qui ne veulent plus renouveler leur engagement volontaire après cinq ans ; des équipements hors d’âge et insuffisants ; des moyens financiers qui se réduisent comme une peau de chagrin, au point que certains départements ne peuvent leur acheter des masques filtrants pour les protéger.

Cette description de leurs conditions de travail faite par les pompiers pourrait tout aussi bien être faite par les professeur·es, les personnels de santé, les chercheurs et chercheuses, les personnels pénitentiaires et tant d’autres, tant le secteur public souffre d’un sous-investissement chronique.

Pressées de toutes parts, les collectivités territoriales – départements et villes – disent qu’elles ne peuvent guère faire plus. (…)

Dans le même temps, l’État n’a cessé de leur demander d’assumer de nouvelles charges, sociales pour l’essentiel. En 2022 et 2023, deux rapports de l’Assemblée des départements de France (ADF) décrivaient « un système à bout de souffle » et demandaient une remise à plat du système de financement de la sécurité civile. Les catastrophes en cours les amènent à renouveler leur alerte.

« On ne peut pas demander aux départements d’investir toujours davantage alors qu’eux-mêmes sont au bord de l’asphyxie financière. À force d’attendre, c’est notre capacité collective à protéger les Français qui est fragilisée », dit François Sauvadet (UDI), président de l’ADF.

 

Jusqu’alors, le gouvernement a joué la montre. La dernière grande loi de programmation de la sécurité civile remonte à 2003, (…)

 (…)

« La sécurité civile, ce n’est pas un sujet politique. Après l’été, tout le monde oublie les feux de forêt et on passe à autre chose », constate l’insoumis Damien Maudet. Sans guère rencontrer d’opposition, le gouvernement a pu ainsi réécrire une disposition adoptée au Parlement accordant des trimestres supplémentaires pour le calcul de retraite des pompiers.

Au lieu de six trimestres supplémentaires, l’exécutif a décidé mesquinement de limiter la compensation à trois trimestres au bout de quarante années de service volontaire. La mesure devait concerner une poignée de pompiers. (…)

Dans le même élan, outre la suppression de la commande de deux canadairs en 2024, le gouvernement a décidé, dans sa réécriture du budget 2026, de supprimer l’amendement prévoyant l’achat supplémentaire de retardateur d’incendie, dispersé aujourd’hui lors des vols d’A400M. Il a déjà prévenu les collectivités territoriales qu’elles seraient associées aux nouveaux efforts de réduction du déficit et devaient prévoir des budgets en baisse.

Le nouveau maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, peut désormais mesurer les effets de ses réductions budgétaires, dont il était un fervent défenseur quand il était ministre des comptes publics (2023-2024). Aujourd’hui, il réclame l’aide de l’État.

 

(…)le député socialiste Philippe Brun. Reprenant une idée émise dans un des rapports parlementaires, il préconise que l’État évalue aussi le montant des catastrophes évitées grâce au système public de protection civile et que les assurances participent à son financement.

À peine émise, l’idée paraît déjà mort-née. Par principe, le gouvernement se refuse à demander au privé de participer à l’effort général. Et s’il s’est tant désintéressé de la sécurité civile ces dix dernières années, c’est que ces missions ne peuvent pas être déléguées au privé, qu’il n’y a pas moyen d’en tirer profit. Au contraire. Ce ne sont que des externalités négatives qu’il importe de faire supporter au public.

Quand les missions de service public peuvent être déléguées au privé, l’État s’empresse de les encourager, quel qu’en soit le prix pour la collectivité. Alors que les moyens et les effectifs diminuent partout, les transferts de financement et l’externalisation des missions de service public n’ont jamais été aussi nombreux. Selon les calculs de Nos services publics, l’externalisation s’élève désormais à 160 milliards d’euros par an.

Tout y passe : de l’établissement des cartes grises, qui donne lieu à des fraudes gigantesques, à la perception des amendes, en passant par certaines tâches douanières ; les réseaux de cliniques privées prospèrent sur le dos du système de santé ; les transporteurs ferroviaires concurrencent la SNCF sans assumer aucune charge pour l’entretien du réseau ; les producteurs indépendants d’électricité sont assurés d’une rente garantie sans aucune obligation, tandis qu’EDF paie toutes les charges.

Tandis que les fermetures de classes s’accélèrent dans l’Éducation nationale, les financements de l’enseignement privé ne cessent d’augmenter et dépassent désormais celui de la sécurité civile. Quelques dizaines de milliers d’élèves valent bien qu’on leur consacre plus d’argent qu’à 66 millions d’habitant·es.

(…)

En tout cas, cette politique de réduction du secteur public et de transfert au privé n’a pas permis de diminuer l’endettement : en dix ans, il s’est accru de 1 300 milliards d’euros. Aucun gouvernement n’a affiché un bilan aussi désastreux.

 

(…)« L’État fait obligation aux propriétaires de débroussailler ses terrains. Mais il n’est pas sûr que l’ONF soit lui-même en capacité de le faire, tant il a supprimé d’emplois », dénonce Damien Maudet.

(…)

La ministre de la transition écologique, Monique Barbut, semble poser les premiers jalons de cette ambition présidentielle. (…) Elle pourrait surtout donner lieu à une vaste redistribution territoriale et foncière entre public et privé.

 

Les expériences récentes de ce mélange public-privé pour défendre des enjeux climatiques ou environnementaux, que ce soit dans l’énergie, l’automobile ou ailleurs, aboutissent souvent aux mêmes résultats : à la fin, ce sont toujours la vision et les intérêts privés qui priment, et le public paie, surtout en cas d’échec.

Nos biens communs, nos services publics, l’intérêt général et, désormais, comme le prouvent les catastrophes en cours, notre sécurité valent mieux que cela.

Martine Orange

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