https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/10/21/mouvement-lyceen-la-difference-entre-mai-68-et-octobre-2026-c-est-que-le-fond-de-l-air-etait-rouge-tandis-qu-aujourd-hui-il-est-brun_6798202_3232.html
Mouvement lycéen : « La différence entre Mai 68 et octobre 2026, c’est que le fond de l’air était rouge, tandis qu’aujourd’hui il est brun »
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Les mouvements sociaux convoquent souvent l’histoire. La mobilisation lycéenne et étudiante de 2026 ne déroge pas à la règle. Des références historiques ponctuent les cortèges, nourrissent les slogans, imprègnent les commentaires. Et Mai 68 y occupe une place de choix.
La porte-parole de l’Union étudiante, Sabrine Kharbach, l’assure : le mouvement s’inscrit « dans la tradition de Mai 68 ». Pancartes et slogans le revendiquent eux aussi : « Génération 6-7 refait Mai 68 », « Octobre 2026 est le nouveau Mai 68 », « On nous l’a mise à l’envers, on vous la Mai 68 ». Des allusions à des aphorismes de Mai 68 assurent que « la beauté est dans la rue » et qu’on trouvera « sous les paillettes la rage ».
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Pourtant, plusieurs traits communs relient les deux époques. La dynamique de la protestation, d’abord. Comme en mai 1968, surdité politique, répression policière et infantilisation des jeunes ont favorisé l’extension de la contestation. Ces facteurs sont souvent déterminants dans les mouvements sociaux de masse. Les images de la répression, relayées à l’infini sur les réseaux sociaux, ont choqué, solidarisé les lycées dotés avec les lycées déshérités, et agrégé au mouvement enseignants, parents d’élèves, syndicalistes, voire retraités, paysans – et depuis le 17 octobre, « gilets jaunes ». Scénario fluide dont il est difficile de prédire l’issue.
(…). Un frein potentiel à ce mouvement : la capacité des syndicats à entraîner les salariés du privé est bien moindre qu’en 1968. Sauf que, déjà en 1968, la généralisation de la grève et des occupations d’usines s’était faite largement hors du contrôle des syndicats.
Le second élément qui rapproche octobre 2026 de Mai 68 tient aux formes de la contestation. Certes, les modes d’action ne sont pas exactement les mêmes : pour le moment, le blocage supplante l’occupation. En revanche, l’inventivité des slogans est partagée. Véritable marqueur de Mai 68, elle s’est à nouveau manifestée dans les écritures sur le dos des « gilets jaunes » en 2018-2019, et fleurit désormais dans les cortèges lycéens et étudiants. A l’irrévérence joyeuse ou colérique envers les figures du pouvoir s’ajoutent sens de l’humour et autodérision. On n’est pas très loin de ce « rire de Mai » que saluait le sociologue Pierre Bourdieu [1930-2002].
Pourtant, le rire d’octobre n’est pas tout à fait le rire de Mai. Face aux blessures et aux mutilations des manifestants, l’humour noir dénonce et sert d’antidote : « La police nous prothèse », « Des moyens pas des moignons », « Viens pas au lycée en pièces détachées », « Une balle dans la mâchoire car la vérité sort de la bouche des enfants ».
La hantise de l’extrême droite est en toile de fond de ce « rire lycéen », comme s’il s’agissait de contrer le « rire fasciste », pour reprendre l’expression de Denis Saint-Amand, spécialiste des cultures du détournement. Le rire de Mai n’ignorait pas l’extrême droite organisée et violente des campus et recourait volontiers à des comparaisons abruptes, comme un « CRS = SS ».
La différence est qu’en 1968 « le fond de l’air était rouge » [d’après le titre du documentaire de Chris Marker en 1977], tandis qu’aujourd’hui il est brun. (..)
Un dernier aspect, plus impalpable et encore en cours, tisse un lien entre octobre 2026 et Mai 68 : l’élargissement des revendications. Les mesures réclamées initialement par les lycéennes et lycéens sont sectorielles, mais elles l’étaient aussi au départ de Mai 68. L’histoire nous enseigne que c’est souvent au fil des événements que les protagonistes et leurs revendications deviennent révolutionnaires. Ce fut le cas en 1789, en 1848, en 1871, et lors des révolutions arabes de 2011.
Un mouvement social de masse, c’est un moment où l’interruption des activités ordinaires est propice à une réflexion globale sur la société dans laquelle on veut vivre. Lycéens et lycéennes refusent la concurrence généralisée et la mise sous pression qui font le quotidien de leur scolarité et que subissent déjà bien des salariés. A cela ils et elles opposent de plus en plus une exigence de sens et d’autonomie. (…)
En Mai 68 aussi, on disséquait ce que la société avait d’insupportable et on imaginait des vies alternatives. (…)
Boris Gobille est maître de conférences en science politique à l’Ecole normale supérieure (ENS) de Lyon. Il est l’auteur de Mai 68 (La Découverte, 2018) et a codirigé Une histoire globale des révolutions (La Découverte, 2023).
