17 juin 2026

Le Monde. 7 juin. Alice Gayraud. Ciivise. Affaire Lyhanna : « Combien de temps allons-nous mimer la stupeur devant des crimes aussi ordinaires ? »

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Affaire Lyhanna : « Combien de temps allons-nous mimer la stupeur devant des crimes aussi ordinaires ? »

Publié le 07 juin 2026

Lyhanna, 11 ans, a été retrouvée morte dans le Gers. L’homme mis en examen avait déjà fait l’objet de cinq procédures pour violences sexuelles sur des enfants, toutes classées ou laissées sans suite.

Sa mort a aussitôt relancé la mise en cause d’une justice qui aurait « dysfonctionné ». La critique est juste. Mais à loger tout le scandale dans ces dysfonctionnements, elle évacue le fait que rien, dans cette affaire, n’a dérogé à la règle. Ni la façon dont la justice a traité ces viols. Ni la façon dont, déjà, nous nous en émouvons. Les éditorialistes se succèdent pour réclamer l’électrochoc, la prise de conscience. Demain, sans doute, le premier ministre appellera à la mobilisation collective et annoncera un Grenelle des violences faites aux enfants.

La chercheuse en psychologie sociale Patrizia Romito comparait la visibilité de ces violences à une rivière karstique : son cours « apparaît parfois violent et impétueux, pour disparaître ensuite complètement ». L’eau, elle, n’a jamais cessé de couler. Elle court sous nos pieds, resurgit à chaque drame, et chaque fois nous nous penchons au-dessus comme si nous la découvrions.

Elle a déjà affleuré. En 1896, à Vienne, Freud ose dire devant ses pairs que ses patientes ont, enfants, réellement été violées. Raillé, il se reprend : ce ne sont, dit-il, que des fantasmes. La science a touché l’inceste du doigt ; elle retire la main.

La rivière a crevé la surface. En 1986, des féministes ouvrent une permanence sur le viol et trouvent, au bout du fil, l’enfance ; sur un plateau de télévision, une femme, Eva Thomas, dit le sien à visage découvert. Durant quelques années, le pays écoute. Puis l’eau se retire.

Elle a débordé. En 2021, après La Familia grande (Seuil) [livre dans lequel Camille Kouchner accuse son beau-père, le constitutionnaliste Olivier Duhamel, d’inceste sur son frère jumeau], un président promet aux victimes : « On vous croit. Vous ne serez plus jamais seules. » On crée la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, la Ciivise. 30 000 personnes viennent y dire l’indicible ; elle en tire 82 préconisations. Elles dorment aujourd’hui sur les bureaux de ceux-là mêmes qui se disent « terrifiés ».

A chaque crue, on a crié à la rupture, comme si rien ne l’avait précédée. Combien de temps allons-nous mimer la stupeur devant des crimes aussi ordinaires ?

Nous n’attendons aucune prise de conscience : elle a déjà eu lieu. « Nous nous sommes trompés, écrivait la Ciivise au nom de la société. Nous avons longtemps cru qu’il était préférable de faire comme si ça n’existait pas. » Il y a là de quoi nourrir une colère immense. L’ignorance a cédé depuis longtemps. Reste que nous savons, et que nous nous en accommodons.

Lyhanna est morte, et nous la regardons enfin. Les autres enfants ne meurent pas. Ou, plus souvent, du « présent perpétuel de la souffrance » que nomme Edouard Durand [magistrat qui a coprésidé la Ciivise de 2021 à 2023]. Et nous ne les regardons pas.

Chaque année, 160 000 enfants subissent ces violences, le plus souvent par un proche, presque toujours par un homme. Quatre victimes sur cinq ne porteront jamais plainte ; il n’y a pour elles aucun juge à blâmer, seulement une société de spectateurs qui feint de ne pas voir. L’impunité, les agresseurs la puisent en chacune et chacun de nous.

Car les enfants parlent. Et presque toujours, nous ne les croyons pas. Et nous ne les protégeons pas. Faut-il alors qu’un enfant meure pour qu’enfin on le croie ?

L’eau redescendra. Le silence reviendra, comme il est revenu chaque fois. Ce que l’on voit, on peut cesser de le voir ; ce que l’on nomme, on peut le taire de nouveau. Rien n’est acquis : cette reconnaissance ne tient qu’aussi longtemps qu’un mouvement la porte. Qu’il faiblisse, et l’eau disparaît à nouveau.

La question n’est plus : que faire ? Nous le savons. Elle est : pourquoi ne le faisons-nous pas ?

Alice Gayraud est ancienne responsable du plaidoyer de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise).

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