16 octobre 2026

Le Monde, Jean-Louis Rocca. Sur la souffrance de la jeunesse dans le régime capitaliste chinois.

https://www.lemonde.fr/article-offert/d69ceb57e99d-6793066/dire-aux-lyceens-francais-de-retourner-travailler-parce-que-les-petits-copains-en-chine-travaillent-dur-c-est-meconnaitre-totalement-la-situation-chinoise?

« Dire aux lycéens français “de retourner travailler parce que les petits copains, en Chine, travaillent dur”, c’est méconnaître totalement la situation chinoise »

Publié le 13 octobre 2026

Au-delà du cliché qu’évoque la dernière sortie du député [Les Républicains, Hauts-de-Seine] Philippe Juvin le 1er octobre, jour de la fête nationale chinoise, c’est l’ignorance de nos dirigeants qui s’exprime. En effet, dire aux lycéens français « de retourner travailler, de travailler dur parce que les petits copains en Chine, ils travaillent dur », c’est méconnaître totalement la situation en Chine. Le système éducatif y est en effet depuis plusieurs années sous le feu des critiques ; non pas celles de quelques dissidents opposés au régime mais aussi d’une large partie de la population, y compris des franges importantes des élites.

Rappelons le contexte : dès l’âge de 2 ou 3 ans, la compétition commence. Il s’agit de placer sa progéniture dans la meilleure crèche puis la meilleure école primaire puis la meilleure école secondaire, pour lui permettre d’intégrer la meilleure université (dans la discipline la plus « bankable ») à l’issue du gaokao, le concours d’entrée dans l’enseignement supérieur. On peut aussi prendre les chemins de traverse et, si on en a les moyens, éviter le gaokao, et intégrer une université étrangère.

Ces processus respectent l’égalité mais pas l’équité. Pour réussir, il faut dépenser beaucoup, notamment en frais de scolarité et en cours extrascolaires. Il faut aussi avoir la chance de résider dans une grande ville et dans un bon quartier, là où se situent les meilleurs établissements. (…)

 Des enfants de 12, 13, 14 ans se lèvent à 6 heures pour se coucher à 23 heures en ayant, entre-temps, suivi les cours à l’école mais aussi en dehors de l’école et réalisé une quantité colossale de devoirs. A la fin de la journée, ils se consacrent à des activités supposées ludiques (sport, musique…), mais en réalité toujours prises très au sérieux. Les vacances sont en large partie consacrées aux devoirs et aux révisions.

Cette réalité est un des facteurs à l’origine du phénomène du tangping (« restons couchés ») qui voit de nombreux jeunes adultes prendre une distance critique vis-à-vis de la société de compétition qui s’est installée en Chine. Il s’agit de revendiquer d’avoir des moments à soi, de souffler, de multiplier les expériences personnelles en dehors des injonctions sociales. Les mêmes expriment leur volonté de rompre avec les obligations de la vie sociale comme le mariage ou la parentalité, phénomène qui contribue largement à la crise de la natalité qui inquiète tant les autorités. Pourquoi faire vivre à mon enfant le cauchemar que j’ai vécu ?

Mais les critiques auxquelles M. Juvin devrait être encore plus sensible sont portées par les acteurs économiques et les représentants des institutions politiques et administratives. Tous se plaignent du manque d’initiative, d’esprit créatif, de souplesse, d’originalité et d’implication des jeunes diplômés. Vivant dans une bulle familiale et scolaire pendant vingt ou vingt-cinq ans, concentrés matin, midi et soir sur leurs études, ils savent peu de choses de la vraie vie. Plus de 20 % des élèves fréquentent un internat (contre moins de 4 % en France), et les étudiants passent d’un état de surprotection par les parents à une prise en charge totale par l’université, la très grande majorité des étudiants vivant sur le campus. Les méthodes d’apprentissage sont également mises en cause. Les élèves doivent tout apprendre par cœur, devenir de véritables machines à concours. Comment s’étonner alors qu’ils manquent d’initiative ?

(…)Autre réalité : selon le centre d’étude McKinsey Global Institute, la productivité de l’économie chinoise est faible : elle est de l’ordre de 15 % à 30 % de la moyenne des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques. Les entrepreneurs chinois considèrent qu’une partie de ce phénomène est due au manque d’initiative de leurs employés et à leur incapacité à s’adapter au changement. Mais eux-mêmes très conformistes, ils exercent souvent un pouvoir despotique sur ces employés ; un pouvoir qui rappelle les pressions exercées par les parents et les professeurs durant les études primaires et secondaires.

En fin de compte, si l’on écoute la société chinoise, on se demande si elle ne devrait pas s’inspirer du mouvement tangping et accepter que les Chinois travaillent moins mais mieux, ce que demandent par ailleurs les lycéens français. (…)C’est à toute cette réalité complexe à laquelle il faut réfléchir quand on conseille aux jeunes Français de travailler comme « les petits copains en Chine ».

Jean-Louis Rocca est sociologue, spécialiste de la Chine, professeur à Sciences Po, chercheur au Centre de recherches internationales.

 

 

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