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Libé­ra­tion. Clémen­tine Autain: « On ne négo­cie pas avec l’ex­trême droite »

Pour la candi­date LFI aux élec­tions régio­nales, ce gouver­ne­ment, censé faire barrage à l’ex­trême droite, multi­plie les passe­relles. Elle dénonce l’ob­ses­sion sécu­ri­taire et iden­ti­taire et refuse de céder aux tenta­tives d’in­ti­mi­da­tion quoti­diennes.

par Clémen­tine Autain, Dépu­tée de Seine-Saint-Denis et tête de la liste « Pouvoir vivre en Ile-de-France » aux élec­tions régio­nales

publié le 26 mai 2021

L’air du temps fait frémir. La planète étouffe, les pays pauvres n’ar­rivent pas à conte­nir la pandé­mie, un grand carnage social est en cours dans notre pays où l’on nous promet encore une nouvelle baisse des droits au chômage et à la retraiteEt pour­tant, tout fonc­tionne comme si l’in­sé­cu­rité et le terro­risme étaient nos seuls problèmes. Bien sûr, celui ou celle qui affir­me­rait que les préoc­cu­pa­tions autour de ces ques­tions sont infon­dées ferait preuve d’une terrible irres­pon­sa­bi­lité. Ce n’est pas la dépu­tée de Seine-Saint-Denis que je suis qui dira le contraire, qui niera les dangers. Mais la surva­lo­ri­sa­tion de ces thèmes dans le trai­te­ment de l’ac­tua­lité, dans le débat poli­tique, et surtout la façon dont ils sont abor­dés, suggé­rant l’im­mi­gra­tion comme origine de tous ces maux et toujours plus de répres­sion, de contrôle et de ferme­ture au monde comme solu­tions, fait le lit de l’ex­trême droite. Ce climat préfas­ciste appelle une réplique ferme et cohé­rente.

En France comme ailleurs, la violence répres­sive publique a-t-elle permis de faire recu­ler la violence privée ? Non. La surveillance géné­ra­li­sée a-t-elle effacé la délinquance, éradiqué à leur source les trafics à grande échelle, rendu la vie plus douce dans nos socié­tés meur­tries par les diffi­cul­tés sociales, déchi­rées par la concur­rence, empoi­son­nées par la reli­gion de la posses­sion ? Non. C’est d’abord le recul de l’Etat protec­teur et la somme incom­men­su­rable des promesses non tenues qui a stimulé la défiance à l’égard de l’Etat et des auto­ri­tés. C’est le reflux géné­ral du bien commun qui a généré, partout, le repli sur soi et la peur de l’autre. A gauche, nous aurions tort de ne pas l’af­fir­mer, de bais­ser la garde et de vali­der les présup­po­sés des droites dures qui se sentent pous­ser des ailes.

Sortir de la sidé­ra­tion

Il faut sortir de la sidé­ra­tion devant l’in­croyable main basse de l’ex­trême droite sur toutes les angoisses que l’uni­vers de l’argent et la tech­no­cra­tie ont engen­drées. C’est le FN, puis le RN, qui depuis des décen­nies nous explique que tous nos malheurs viennent de l’ou­ver­ture sur le monde, que nous devons nous proté­ger du défer­le­ment des pauvres, que la « prio­rité natio­nale » est le remède premier. Ce sont eux qui nient la dégra­da­tion de l’en­vi­ron­ne­ment comme urgence abso­lue. Ce sont eux qui installent la convic­tion que l’éga­lité n’est plus la ques­tion centrale, l’iden­tité ayant pris sa place. Ce sont eux qui ont imposé le postu­lat que l’ordre et l’au­to­rité sont l’al­pha et l’oméga de toute vie sociale, et non la mise en commun et la révo­lu­tion de la citoyen­neté.

Les trois droites sont désor­mais alignées sur l’agenda de leur partie extrême. Sans surprise, LR court derrière le RN. Sans fard, LREM emboîte le pas. Aux avant-postes d’une stra­té­gie dange­reuse visant cynique­ment à siphon­ner les voix de la droite tradi­tion­nelle, le ministre de l’In­té­rieur n’y va pas avec le dos de la cuillère : Marine Le Pen jugée trop molle sur la sécu­rité, confiance première dans les propos du boucher-char­cu­tier de Tour­coing plutôt que dans les données de l’In­see, parti­ci­pa­tion à une mani­fes­ta­tion de poli­ciers aux reven­di­ca­tions anti­cons­ti­tu­tion­nelles, comme les peines plan­chers, devant l’As­sem­blée natio­nale contre toute logique de sépa­ra­tion des pouvoirs… Et à un mois du scru­tin régio­nal, plainte contre une oppo­sante pour de simples propos poli­tiques. On savait qu’il y avait du Dala­dier chez Macron. On voit main­te­nant qu’il y a du Trump chez Darma­nin. Sur une ligne à droite toute, le ministre de l’In­té­rieur accu­mule déma­go­gie, vulga­rité, faits alter­na­tifs. Ce pouvoir qui devait faire barrage à l’ex­trême droite se mue chaque jour un peu plus en passe­relle.

Tenir bon sur le fond

S’il y a de la stupé­fac­tion devant la tour­nure de notre paysage poli­tique, elle ne doit surtout pas prendre le dessus. Il est de notre respon­sa­bi­lité de ne pas avoir peur devant les tenta­tives d’in­ti­mi­da­tion. Il faut tenir bon sur le fond. Pour résis­ter, pour sortir de cette ambiance qui nous conduit tout droit à la guerre civile, pour gagner la bataille des idées, de la rue et des urnes, ne nous trom­pons de méthode. Il n’y a pas si long­temps, le socia­lisme euro­péen a pensé que, pour faire face à la vague ultra­li­bé­rale mondiale, il fallait assu­mer le parti pris de la concur­rence et de la compé­ti­ti­vité. Le socia­lisme s’y est abîmé et la gauche tout entière en a payé le prix. On voudrait nous faire croire aujourd’­hui qu’il faut faire de même face à la pous­sée de l’ex­trême droite. Il faudrait accep­ter tel quel le fantasme selon lequel nous ne sommes plus chez nous. Il faudrait admettre sans discu­ter que la réduc­tion dras­tique de l’im­mi­gra­tion est néces­saire pour proté­ger nos emplois et nos valeurs. Il faudrait s’ha­bi­tuer à la convic­tion que la sécu­rité vaut bien une réduc­tion de nos liber­tés.

C’est un piège gros­sier. La société est un tout, l’éco­no­mique n’a pas de sens si l’éco­lo­gique et le social sont tenus pour des parents pauvres, si la citoyen­neté est bridée. L’éga­lité n’est rien sans l’es­sor de la démo­cra­tie et le souci du bien commun. Si nous capi­tu­lons sur un point, si, sur quelque point que ce soit, nous légi­ti­mons la pres­sion de l’ex­trême droite, c’est toute la chaîne qui nous relie et nous permet de vivre ensemble qui risque de se rompre.

On ne négo­cie pas avec l’ex­trême droite : on combat ses idées et ses valeurs, sans faiblesse. On ne ruse pas avec elle. Tout glis­se­ment vers l’ob­ses­sion sécu­ri­taire et iden­ti­taire perver­tit le droit à la libre iden­ti­fi­ca­tion de toutes et de tous, étouffe la protec­tion et la soli­da­rité collec­tives, attise le rejet des autres et rend impos­sible la sécu­rité véri­table.

Qui perd le fil de sa pensée, sa raison d’être, court vers la défaite. Ne l’ou­blions jamais.

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