Quentin Deranque, catholique traditionaliste à la ville et néonazi en ligne
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Il y a d’abord eu les hommages, élogieux. « Quentin est un nouveau converti au catholicisme engagé pour le bien commun […] avec une noblesse d’âme impressionnante », décrivait son ami Baptiste Claudin le 16 février sur CNews.
Puis est arrivée la minute de silence à l’Assemblée nationale. À 15 heures, le lendemain, tout l’hémicycle s’est levé pour le « jeune Quentin » – les mots de la présidente Yaël Braun-Pivet. Le militant d’extrême droite venait d’être déclaré mort après avoir été passé à tabac par des militants antifascistes, en marge d’un affrontement entre deux bandes rivales. Allait suivre un débat national jetant notamment l’opprobre sur le mouvement de La France insoumise (LFI), accusé de proximité avec le mouvement antifasciste.
Enfin, les rares portraits étoffés sont apparus dans la presse conservatrice, décrivant Quentin Deranque à travers les témoignages de ses ami·es proches. « Quentin est devenu catholique pour des raisons identitaires : le patriotisme et l’amour de Dieu sont liés chez lui », a ainsi résumé Domitille Casarotto dans Le Figaro.
Le jeune « consacrait ses nuits à l’aide aux sans-abri et à la lecture », affirme encore l’avocat de sa famille Fabien Rajon, qui a dénoncé le 11 mars « le harcèlement de certains médias dont les prétendues “enquêtes” ne visent qu’à salir sa mémoire ». Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu à nos sollicitations.
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Un aspect de la personnalité du militant néofaciste, qui s’était porté volontaire pour faire partie d’un service d’ordre bénévole du groupe de fémonationalistes Némésis le 12 février, a pourtant jusqu’ici été complètement éclipsé. Un activisme en ligne d’une rare brutalité, qui laisse peu de doute sur les convictions néonazies qu’il avait développées.
Mediapart a identifié des milliers de posts que Quentin Deranque a publiés sous pseudonyme ces deux dernières années sur le réseau social X. Si elles confirment le portrait de fervent catholique et intellectuel appliqué que ses ami·es ont dressé, ces publications donnent aussi à voir l’étendue vertigineuse d’une pensée structurée autour d’un racisme et d’un antisémitisme décomplexés, ainsi qu’une glorification assumée du fascisme et de la nostalgie du nazisme.
« Il faut que les lois Pleven et Gayssot soient supprimées », énonce-t-il dans l’une de ses premières publications le 2 mai 2023, à propos des lois françaises qui interdisent notamment de nier la Shoah. Le début d’une logorrhée qui n’a fait que s’intensifier à mesure de son utilisation de la plateforme et de ses interactions avec d’autres militants néonazis. Durant des mois s’accumulent des posts négationnistes, fascistes, antisémites, racistes, islamophobes, homophobes. (…)
Apologie du fascisme et du nazisme
Au printemps 2023, il crée deux comptes anonymes sur le réseau social d’Elon Musk : @PatricienD et @Gavariou. Sur le premier, il publie près de 7 000 fois en un an, de 2024 à janvier 2025. Il bascule alors parfois sur l’autre, présenté comme son « compte secondaire », et un troisième, @ultragavariou, créé en avril 2025, où l’on dénombre 3 000 publications jusqu’en février 2026.
L’exégèse de ces milliers de messages montre que non seulement il se revendiquait du fascisme (« On veut le fascisme », janvier 2025) et se définissait comme « un fasciste » (janvier 2025), mais qu’il prenait aussi le temps de le théoriser : « Un fasciste est quelqu’un qui soutient le fascisme, càd qu’il affirme la primauté de l’État sur l’individu. Il souhaite que l’État soit une force régénératrice (d’un ordre moral) et qu’il unisse la Nation. Il s’oppose au libéralisme et au marxisme. »
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Tantôt sérieux, tantôt goguenard, il multiplie également les références nostalgiques au nazisme. En apprenant en novembre 2024 que huit Allemands préparaient un coup d’État néonazi, il compare cette initiative au putsch de la Brasserie d’Hitler de 1923, survenu neuf ans avant l’accession du chancelier nazi au pouvoir. « Dans neuf ans nous serons définitivement de retour », prophétise-t-il.
Lorsqu’un internaute poste un chapitre de Mein Kampf d’Adolf Hitler, il abonde : « À faire lire à tous les lycéens » (septembre 2024).
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Dans la presse, les amis de Quentin Deranque ont multiplié les références à sa « grande bibliothèque » et à son goût pour la lecture, mentionnant par exemple Aristote, saint Thomas d’Aquin et saint Augustin.
Mais le jeune homme de 23 ans avait aussi une fine connaissance des auteurs négationnistes. Il recommande plusieurs fois les deux livres Nuremberg de Maurice Bardèche, premier négationniste français, où l’universitaire plaide en faveur de l’Allemagne nazie, nie l’existence de la Shoah et diffuse des idées fascistes et antisémites, et pour lequel il a été condamné pour apologie de crimes de guerre.
Quentin Deranque valorise aussi les écrits de Jean-Jacques Stormay, auteur qui plaide pour un ordre politique autoritaire inspiré du fascisme catholique, et recommande sans sourciller Les Décombres, pamphlet antisémite et collaborationniste de Lucien Rebatet, soutien du nazisme. « Ses lectures étaient surtout fondées sur Aristote, saint Thomas d’Aquin, ou Patrick Buisson [ex-conseiller de Nicolas Sarkozy et théoricien de l’« union des droites » – ndlr]. C’était vraiment sa colonne vertébrale, le reste ce sont des running gags entre amis », minimise son ami Vincent Claudin auprès de Mediapart. (…)
Fervent opposant au droit à l’avortement, qu’il compare à « tuer des bébés », Quentin Deranque injurie à répétition Simone Veil, qu’il traite de « salope meurtrière » ou de « catin ».(…)
Comment Quentin Deranque pouvait-il se revendiquer d’une foi catholique qui demande « d’aimer son prochain » tout en propageant sa haine en ligne à longueur de journée ? « Ce n’est pas une question de haine », répond-il à un internaute qui soulève cette dichotomie. « NB : Un chrétien qui tue une personne est un pêcheur [sic] mais il demeure chrétien », ajoute-t-il.
« Il était de droite, tendance nationaliste et illibérale, il aimait son peuple et sa civilisation mais épousait en même temps la modernité », résumait pour Le Figaro son ami Vincent Claudin. Ce dernier assure ne pas se souvenir des posts de son camarade, pourtant leurs comptes dialoguaient régulièrement. Il tient à souligner auprès de Mediapart : « Quelques messages sur Twitter ne sont pas représentatifs des engagements d’une personne. J’en sais quelque chose. »
Alors assistant parlementaire de la députée RN Lisette Pollet, Vincent Claudin a en effet été licencié le 24 février après que Mediapart a exhumé les dizaines de posts pro-Hitler, racistes et antisémites qu’il publiait lui aussi sous pseudo. (…)
Sa pensée négationniste allait de pair avec un antisémitisme assumé, comme lorsqu’il se vante en novembre 2024 d’être en accord avec « 14 ou 15 » des seize préjugés antijuifs cités dans un sondage du Crif. « Il faudra déterrer et fusiller (((Halimi))) », écrit-il le même mois en utilisant un code antisémite, les triples parenthèses autour du nom de l’illustre avocate juive.(…)
Quentin Deranque s’exprime sur les réseaux comme un suprémaciste blanc.
Il fait de la « blanchité » une condition pour être français, reproche à Miss Martinique d’être « mélaninée » et s’inquiète de « la mise en extrême minorité des blancs dans le monde ». Caché derrière son pseudonyme, le jeune homme se revendique ouvertement « raciste ». « Être raciste c’est simplement faire le constat de l’existence de race, cela n’implique pas d’avoir une haine viscérale des autres races », tente-t-il d’élaborer en mai 2024.(…)
Quelques semaines plus tôt, il comparait l’immigration africaine à l’occupation allemande, en semblant préférer la présence de « blonds dolicocéphales [« dolichocéphale » : terme instrumentalisé par les eugénistes nazis »] aux yeux bleus » à celle de « noirs aux grosses narines et aux lèvres disproportionnées ».(…)
« Son engagement était guidé par la non-violence. Quentin détestait les conflits, n’avait jamais participé au moindre fait de violence, ne s’était jamais retrouvé en garde à vue et son casier était vierge de toute condamnation », a rappelé son avocat Fabien Rajon.
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Si rien ne dit qu’il s’attendait à un affrontement physique le jour de sa mort, Quentin Deranque a bien participé, le 12 février, à la rixe avec des antifascistes en marge de Sciences Po Lyon. Loin de fuir l’affrontement, il apparaît dans plusieurs vidéos, capuche bleue enfoncée sur la tête, se tenant en garde en première ligne, sans que l’on sache s’il a porté des coups. (…)
Le 1er février 2026 à 9 heures, deux semaines avant sa mort, Quentin Deranque se rend dans un parc au nord de Lyon, à trente minutes du centre-ville. Malgré les températures hivernales, une vingtaine de jeunes hommes sont venus comme lui suivre une matinée de formation aux techniques de combat, dispensée par le groupuscule néofasciste Audace Lyon. (…)
Il s’est notamment engagé au sein de la mouvance « nationaliste-révolutionnaire », autrement dit néofasciste. Si rien n’atteste de son engagement au sein du groupe Lyon populaire, il relayait dès 2024 des posts de la structure.(…)
L’ex-leader de Lyon populaire, le néonazi Eliot Bertin, faisait d’ailleurs partie des chevilles ouvrières de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le 21 février à Lyon, malgré son contrôle judiciaire.
Vincent et Baptiste Claudin ont également pris part à l’organisation de la manifestation, qui a réuni les mouvances de l’extrême droite la plus radicale, et notamment la plus antisémite. Interviewés dans de nombreux médias comme de simples amis proches de l’étudiant tué, les deux frères sont en réalité eux aussi passés par Lyon populaire.
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Au printemps 2025, Quentin Deranque lance un groupuscule à Bourgoin-Jallieu (Isère), les Allobroges Bourgoin. Le 10 mai 2025, à Paris, c’est avec ce petit groupe que le militant a participé, le visage en partie recouvert par un cache-cou, au Comité du 9-Mai (C9M), un défilé néonazi organisé chaque année en hommage à un militant du groupuscule pétainiste L’Œuvre française mort en 1994. En janvier 2025, les Allobroges Bourgoin rendaient hommage à Jean-Marie Le Pen, un an après la mort du fondateur du Front national.
Si le RN a officiellement pris ses distances avec les organisateurs de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le parti de Jordan Bardella continuait encore ces derniers jours d’ériger le militant en martyr. Le 6 mars, lors d’un meeting de soutien à Matthieu Valet, candidat lepéniste aux municipales à Lille, le vice-président du RN Sébastien Chenu a dédié le début de son discours à « ce jeune homme qui a laissé sa vie pour défendre des idées », « pour en réalité, défendre nos idées ou défendre plutôt l’idée qu’il se faisait de notre pays ».
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