21 février 2026

Media­part. Rokhaya Diallo. « La violence poli­tique à l’heure du deux poids, deux mesures »

La violence poli­tique à l’heure du deux poids, deux mesures

Rokhaya Diallo

Le meurtre brutal du jeune mili­tant Quen­tin Deranque a plongé le débat poli­tique français dans une forme de ques­tion­ne­ment qui semble avoir fait dérailler la bous­sole de l’en­semble de la classe poli­tique. Le consen­sus est clair : la mort d’un jeune homme de 23 ans après un défer­le­ment de violence inouï est un drame, un acte atroce. À peine le tragique événe­ment survenu, alors que l’enquête n’avait pas rendu ses conclu­sions, La France insou­mise s’est trou­vée au centre du débat, les doigts poin­tés en sa direc­tion de part et d’autre de l’échiquier poli­tique.

Sans aucun recul, des poli­tiques se sont employés à remettre en ques­tion des éléments fonda­men­taux de notre pacte démo­cra­tique, témoi­gnant à chaque décla­ra­tion d’un trai­te­ment diffé­ren­cié des victimes de la violence poli­tique.

Sitôt l’in­for­ma­tion connue, le ministre de la justice Gérald Darma­nin s’est empressé d’af­fir­mer que « c’est l’ul­tra­gauche qui mani­fes­te­ment a tué », ajou­tant : « Il y a en effet des discours poli­tiques, notam­ment ceux de La France insou­mise et de l’ul­tra­gauche, qui mènent malheu­reu­se­ment […] à une violence très débri­dée sur les réseaux sociaux, une violence extrême sur les réseaux sociaux et dans le monde physique. »

Que le garde des Sceaux en exer­cice se permette non seule­ment de commen­ter une affaire en cours, mais en plus d’ac­cu­ser nommé­ment un parti adverse au sien de provoquer une « violence extrême  » trou­vant une traduc­tion « dans le monde physique  », est un signal très inquié­tant quant au respect des prin­cipes de l’in­dé­pen­dance de la justice et de la sépa­ra­tion des pouvoirs.

À ce jour, il n’existe aucun élément prou­vant que les décla­ra­tions publiques des élu·es de La France insou­mise aient provoqué des actes de violence, et il est tota­le­ment irres­pon­sable de la part d’un des hommes phares de l’exé­cu­tif de porter de telles accu­sa­tions.

(…)

Si Jean-Marie Le Pen était le spécia­liste de la provo­ca­tion à la haine, ses succes­seurs dans le spectre de la droite dure n’ont pas démé­rité. (…) Et le cham­pion toutes caté­go­ries, Éric Zemmour, a été condamné à plusieurs reprises entre 2011 et 2025, pour des faits rele­vant entre autres de : provo­ca­tion à la discri­mi­na­tion, haine reli­gieuse envers la commu­nauté musul­mane, provo­ca­tion à la haine, à la violence et injure publique envers un groupe, provo­ca­tion à la discri­mi­na­tion, à la haine ou à la violen­ce… La liste est verti­gi­neuse.

Alors que des person­na­li­tés poli­tiques de droite et d’ex­trême droite collec­tion­naient les sanc­tions judi­ciaires, plusieurs crimes ont été perpé­trés par des mili­tants décla­rés de l’ex­trême droite, sans que l’on accuse les élu·es de leur bord d’avoir propagé cette haine maté­ria­li­sée dans l’es­pace public. Comme l’in­diquent sur Media­part Lénaïg Bredoux et Ellen Salvi, qui se réfèrent aux recherches de la socio­logue spécia­liste des violences poli­tiques Isabelle Sommier, « depuis 2017, six personnes sont mortes du fait d’ac­ti­vistes de droite radi­cale ».

Les quelques terri­fiants exemples suivants, pour­tant rendus publics, n’ont provoqué aucune condam­na­tion des partis appar­te­nant aux mouvances de l’ex­trême droite. En 2022, les mili­tant·es kurdes Emine Kara, Mehmet Şirin Aydin et Abdur­rah­man Kizil sont tué·es par balles en plein Paris. La même année, Fede­rico Martín Aram­burú, ancien inter­na­tio­nal argen­tin, subira le même sort. Les suspects sont deux hommes issus de la mouvance ultra­na­tio­na­liste proches du GUD. En 2024, Djamel Bendja­bal­lah est écrasé par une voiture, sous les yeux de sa fille. Le conduc­teur, Jérôme Déco­four, est un mili­tant d’ex­trême droite et chef local d’un grou­pus­cule violent, la Brigade française patriote.

Dans ces cas d’ul­tra­vio­lence comme dans d’autres, les meur­triers présu­més sont des mili­tants décla­rés de groupes dont la proxi­mité avec le RN est avérée ou ayant exprimé expli­ci­te­ment des sympa­thies pour l’ex­trême droite.

Dans d’autres situa­tions, ce sont des crimes racistes mani­fes­te­ment animés par une idéo­lo­gie isla­mo­phobe et anti-immi­grés, iden­tique à celle que l’on trouve dans les discours des partis d’ex­trême droite. On pense aux assas­si­nats surve­nus ces dernières années : celui d’Angela Rostas, mère de famille rom enceinte de sept mois, tuée par balle ; celui d’Abou­ba­kar Cissé, homme d’ori­gine malienne sauva­ge­ment poignardé de 57 coups de couteau dans une mosquée ; ou encore celui de Hichem Miraoui, coif­feur tuni­sien dont le meurtre par balle a été appré­hendé par le Parquet natio­nal anti­ter­ro­riste comme un acte terro­riste sur fond d’idéo­lo­gie d’ex­trême droite.

Malgré cette accu­mu­la­tion acca­blante, jamais aucune figure poli­tique majeure n’a fait le lien entre ces crimes et la haine vomie par les élus d’ex­trême droite, pour­tant sujets à des condam­na­tions effec­tives. Quand l’ex­trême droite tue, les réac­tions se font timides.

Et ces décomptes n’in­cluent pas les innom­brables citoyen·nes qui sont au quoti­dien acca­blé·es par le harcè­le­ment raciste de proches de l’ex­trême droite, à l’image de Divine Kinkela, une femme noire qui, à Montar­gis, subit depuis des années injures et menaces racistes émises par ses voisins sympa­thi­sants décla­rés du RN. Est-il venu à l’es­prit de quiconque d’in­ter­pel­ler Marine Le Pen ou Jordan Bardella au sujet de ces faits inqua­li­fiables ? Aucu­ne­ment.

(…)

Cela étant dit, on ne peut pas se conten­ter de le présen­ter comme un simple passant. Comme l’in­dique Media­part, Quen­tin Deranque avait fait ses gammes mili­tantes dans plusieurs collec­tifs ayant recours à la violence, comme la section vien­noise de l’Ac­tion française, mouve­ment roya­liste et anti­sé­mite, Acade­mia Chris­tiana, orga­ni­sa­tion catho­lique tradi­tio­na­liste, ou les grou­pus­cules néofas­cistes Allo­broges Bour­goin et Audace Lyon.

Le travail de Rue89 Lyon observe préci­sé­ment l’ac­ti­vité de l’ex­trême droite dans la troi­sième ville de France, consi­dé­rée comme la « capi­tale de l’ex­trême droite », et montre que les violences de son fait relèvent d’un ordi­naire norma­lisé par un « aveu­gle­ment poli­tique » mani­feste. Pire « 70 % des violences de l’ex­trême droite radi­cale » commises à Lyon restent impu­nies. 

Pourquoi n’en­tend-on pas de condam­na­tion ferme des mani­fes­tant·es rassem­blé·es à Paris pour récla­mer « justice » pour Quen­tin Deranque et des tags de croix gammées et de slogans anti­sé­mites peints la même nuit sur la statue de la place de la Répu­blique ?

On ne peut que déplo­rer la mort de Quen­tin Deranque, c’est un drame sans nom. Toute­fois, il y a une diffé­rence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents surve­nant au cours d’une rixe – encore une fois, sa mise à mort au sol est inex­cu­sable — et celle de citoyens ordi­naires, écra­sés par des voitures, tués par balles, poignar­dés par des extré­mistes, alors qu’ils vaquaient à leurs occu­pa­tions quoti­diennes.  

Aujourd’­hui, la classe poli­tique ne formule aucune hési­ta­tion pour consa­crer une minute de silence à un mili­tant néofas­ciste violent, ce qui consti­tue un trou­blant contraste avec ce qui s’est produit en 2025. À l’époque, il avait été autre­ment plus diffi­cile de contraindre Yaël Braun-Pivet, prési­dente de l’As­sem­blée natio­nale, à orga­ni­ser une minute de silence pour Abou­ba­kar Cissé, lâche­ment tué par un homme qui s’était fait passer pour un fidèle de la mosquée qu’il fréquen­tait.

Cette dernière, qui n’a jamais remis en cause le mandat d’élu·es du RN, y compris celles et ceux qui côtoient de manière expli­cite des groupes d’ex­trême droite violents, déclare aujourd’­hui que « la façon dont il [Raphaël Arnault, fonda­teur de la Jeune Garde dont d’an­ciens membres ont été mis en examen à la suite du meurtre de Quen­tin Deranque – ndlr] fait de la poli­tique […], les idées qu’il porte » suffisent à envi­sa­ger la déchéance de son mandat.

(…)

La condam­na­tion de la violence sous toutes les formes est un impé­ra­tif moral, mais on peut légi­ti­me­ment s’inquié­ter de consta­ter à quel point celle qui émane de l’ex­trême droite est invi­si­bi­li­sée.

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