La violence politique à l’heure du deux poids, deux mesures
Le meurtre brutal du jeune militant Quentin Deranque a plongé le débat politique français dans une forme de questionnement qui semble avoir fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le consensus est clair : la mort d’un jeune homme de 23 ans après un déferlement de violence inouï est un drame, un acte atroce. À peine le tragique événement survenu, alors que l’enquête n’avait pas rendu ses conclusions, La France insoumise s’est trouvée au centre du débat, les doigts pointés en sa direction de part et d’autre de l’échiquier politique.
Sans aucun recul, des politiques se sont employés à remettre en question des éléments fondamentaux de notre pacte démocratique, témoignant à chaque déclaration d’un traitement différencié des victimes de la violence politique.
Sitôt l’information connue, le ministre de la justice Gérald Darmanin s’est empressé d’affirmer que « c’est l’ultragauche qui manifestement a tué », ajoutant : « Il y a en effet des discours politiques, notamment ceux de La France insoumise et de l’ultragauche, qui mènent malheureusement […] à une violence très débridée sur les réseaux sociaux, une violence extrême sur les réseaux sociaux et dans le monde physique. »
Que le garde des Sceaux en exercice se permette non seulement de commenter une affaire en cours, mais en plus d’accuser nommément un parti adverse au sien de provoquer une « violence extrême » trouvant une traduction « dans le monde physique », est un signal très inquiétant quant au respect des principes de l’indépendance de la justice et de la séparation des pouvoirs.
À ce jour, il n’existe aucun élément prouvant que les déclarations publiques des élu·es de La France insoumise aient provoqué des actes de violence, et il est totalement irresponsable de la part d’un des hommes phares de l’exécutif de porter de telles accusations.
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Si Jean-Marie Le Pen était le spécialiste de la provocation à la haine, ses successeurs dans le spectre de la droite dure n’ont pas démérité. (…) Et le champion toutes catégories, Éric Zemmour, a été condamné à plusieurs reprises entre 2011 et 2025, pour des faits relevant entre autres de : provocation à la discrimination, haine religieuse envers la communauté musulmane, provocation à la haine, à la violence et injure publique envers un groupe, provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence… La liste est vertigineuse.
Alors que des personnalités politiques de droite et d’extrême droite collectionnaient les sanctions judiciaires, plusieurs crimes ont été perpétrés par des militants déclarés de l’extrême droite, sans que l’on accuse les élu·es de leur bord d’avoir propagé cette haine matérialisée dans l’espace public. Comme l’indiquent sur Mediapart Lénaïg Bredoux et Ellen Salvi, qui se réfèrent aux recherches de la sociologue spécialiste des violences politiques Isabelle Sommier, « depuis 2017, six personnes sont mortes du fait d’activistes de droite radicale ».
Les quelques terrifiants exemples suivants, pourtant rendus publics, n’ont provoqué aucune condamnation des partis appartenant aux mouvances de l’extrême droite. En 2022, les militant·es kurdes Emine Kara, Mehmet Şirin Aydin et Abdurrahman Kizil sont tué·es par balles en plein Paris. La même année, Federico Martín Aramburú, ancien international argentin, subira le même sort. Les suspects sont deux hommes issus de la mouvance ultranationaliste proches du GUD. En 2024, Djamel Bendjaballah est écrasé par une voiture, sous les yeux de sa fille. Le conducteur, Jérôme Décofour, est un militant d’extrême droite et chef local d’un groupuscule violent, la Brigade française patriote.
Dans ces cas d’ultraviolence comme dans d’autres, les meurtriers présumés sont des militants déclarés de groupes dont la proximité avec le RN est avérée ou ayant exprimé explicitement des sympathies pour l’extrême droite.
Dans d’autres situations, ce sont des crimes racistes manifestement animés par une idéologie islamophobe et anti-immigrés, identique à celle que l’on trouve dans les discours des partis d’extrême droite. On pense aux assassinats survenus ces dernières années : celui d’Angela Rostas, mère de famille rom enceinte de sept mois, tuée par balle ; celui d’Aboubakar Cissé, homme d’origine malienne sauvagement poignardé de 57 coups de couteau dans une mosquée ; ou encore celui de Hichem Miraoui, coiffeur tunisien dont le meurtre par balle a été appréhendé par le Parquet national antiterroriste comme un acte terroriste sur fond d’idéologie d’extrême droite.
Malgré cette accumulation accablante, jamais aucune figure politique majeure n’a fait le lien entre ces crimes et la haine vomie par les élus d’extrême droite, pourtant sujets à des condamnations effectives. Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.
Et ces décomptes n’incluent pas les innombrables citoyen·nes qui sont au quotidien accablé·es par le harcèlement raciste de proches de l’extrême droite, à l’image de Divine Kinkela, une femme noire qui, à Montargis, subit depuis des années injures et menaces racistes émises par ses voisins sympathisants déclarés du RN. Est-il venu à l’esprit de quiconque d’interpeller Marine Le Pen ou Jordan Bardella au sujet de ces faits inqualifiables ? Aucunement.
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Cela étant dit, on ne peut pas se contenter de le présenter comme un simple passant. Comme l’indique Mediapart, Quentin Deranque avait fait ses gammes militantes dans plusieurs collectifs ayant recours à la violence, comme la section viennoise de l’Action française, mouvement royaliste et antisémite, Academia Christiana, organisation catholique traditionaliste, ou les groupuscules néofascistes Allobroges Bourgoin et Audace Lyon.
Le travail de Rue89 Lyon observe précisément l’activité de l’extrême droite dans la troisième ville de France, considérée comme la « capitale de l’extrême droite », et montre que les violences de son fait relèvent d’un ordinaire normalisé par un « aveuglement politique » manifeste. Pire « 70 % des violences de l’extrême droite radicale » commises à Lyon restent impunies.
Pourquoi n’entend-on pas de condamnation ferme des manifestant·es rassemblé·es à Paris pour réclamer « justice » pour Quentin Deranque et des tags de croix gammées et de slogans antisémites peints la même nuit sur la statue de la place de la République ?
On ne peut que déplorer la mort de Quentin Deranque, c’est un drame sans nom. Toutefois, il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe – encore une fois, sa mise à mort au sol est inexcusable — et celle de citoyens ordinaires, écrasés par des voitures, tués par balles, poignardés par des extrémistes, alors qu’ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes.
Aujourd’hui, la classe politique ne formule aucune hésitation pour consacrer une minute de silence à un militant néofasciste violent, ce qui constitue un troublant contraste avec ce qui s’est produit en 2025. À l’époque, il avait été autrement plus difficile de contraindre Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, à organiser une minute de silence pour Aboubakar Cissé, lâchement tué par un homme qui s’était fait passer pour un fidèle de la mosquée qu’il fréquentait.
Cette dernière, qui n’a jamais remis en cause le mandat d’élu·es du RN, y compris celles et ceux qui côtoient de manière explicite des groupes d’extrême droite violents, déclare aujourd’hui que « la façon dont il [Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde dont d’anciens membres ont été mis en examen à la suite du meurtre de Quentin Deranque – ndlr] fait de la politique […], les idées qu’il porte » suffisent à envisager la déchéance de son mandat.
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La condamnation de la violence sous toutes les formes est un impératif moral, mais on peut légitimement s’inquiéter de constater à quel point celle qui émane de l’extrême droite est invisibilisée.
