Misère de l’antiracisme officiel, antisémitisme et mythologie nationale-républicaine
Alors que la campagne des présidentielles est déjà engagée, que les extrêmes-droites prospèrent sur le plan électoral, politique et culturel, que les gauches sont affaiblies et divisées comme rarement, et que leurs dirigeants continuent de s’agiter sous ce volcan toujours plus menaçant en croyant qu’ils pourront seuls éviter la catastrophe, il y a urgence. Face aux attaques racistes, les gauches politiques, les organisations syndicales et les associations auraient dû riposter de façon unitaire.
« I can’t believe what you say, because I see what you do ! »
« Je ne crois pas ce tu dis/parce que je vois ce que tu fais. »
Tina et Ike Turner (1964)
Extraits.
(…)
Pour beaucoup de dirigeant·es du prétendu « bloc central », des Républicains et des extrêmes-droites, et pour les nombreux clercs dévoyés qui, d’une façon ou d’une autre, les soutiennent en badigeonnant d’un vernis analytique les préjugés rebattus qui leur tiennent lieu de programme, et pour certaines associations comme la Licra, qui a beaucoup tardé à se prononcer sur les propos négrophobes précités [8], seul l’antisémitisme est véritablement scandaleux ce pourquoi il exige une riposte immédiate. De là ces indignations sélectives, ces silences et ces abstentions obscènes lorsque des déclarations et des actes racistes visent des Arabes, des Noirs, des musulmans et des Roms.
Pour certains nouveaux convertis, fort soucieux de faire croire qu’ils ont rompu avec un passé terriblement encombrant, l’antisémitisme est désormais une caution morale et politique qui leur permet de minorer les autres formes de racismes voire même de nier leur existence. Pis, ceux-là et beaucoup d’autres désormais au sein des droites de gouvernement, sans oublier les médias et les éditions Fayard du groupe Bolloré, s’autorisent de leur anti-antisémitisme pour donner libre cours à leurs saillies islamophobes comme à leur racisme différentialiste et culturel aux motifs que les populations qu’ils stigmatisent sont réputées porter atteinte à l’unité de l’Hexagone, aux valeurs républicaines et à la civilisation française. Les violentes attaques à l’encontre de Bally Bagayoko et de plusieurs député·es racisés de la France insoumise le confirment.
Face à cette situation, les gauches politiques, les organisations syndicales et les associations de défense des droits humains auraient dû riposter de façon unitaire, se joindre au rassemblement appelé par le maire de Saint-Denis et organiser partout en France des initiatives pour opposer, à la coalition raciste de la Réaction, des néo-fascistes et des Croisés de la « civilisation judéo-chrétienne » soutenus par Vincent Bolloré et Pierre-Edouard Stérin, un front commun contre tous les racismes et l’antisémitisme. (…)
Alors que la campagne des présidentielles est déjà engagée, que les extrêmes-droites prospèrent sur le plan électoral, politique et culturel, que les gauches sont affaiblies et divisées comme rarement, et que leurs dirigeants continuent de s’agiter sous ce volcan toujours plus menaçant en croyant qu’ils pourront seuls éviter la catastrophe, il y a urgence. Urgence à construire un mouvement unitaire, inclusif, démocratique et indépendant contre tous les racismes, l’islamophobie et l’antisémitisme. Urgence aussi à bâtir un Nouveau front populaire à l’instar de celui qui a été mis en place lors des dernières élections législatives car nulle formation politique, ni aucun sauveur prétendument suprême ne pourra, si cette situation n’est pas rapidement surmontée, l’emporter en 2027.
Aux oublieux, aux sectaires comme à ceux qui, arguant de leur radicalité, préfèrent les anathèmes et les ultimatums à l’unité fondée sur un programme élaboré de concert, rappelons que celui du Nouveau front populaire comportait une partie substantielle intitulée : « Lutte contre toutes les formes de racisme, contre l’antisémitisme et l’islamophobie. » Enfin, et pour les mêmes, citons les premières lignes de ce programme qui a suscité d’immenses espoirs et une mobilisation inattendue et remarquable : « Une seule priorité pour le gouvernement du Nouveau Front Populaire dès son installation : répondre aux urgences qui abîment la vie et la confiance du peuple français. Nous en finirons avec la brutalisation et la maltraitance des années Macron. » Qui osera prétendre que ces lignes ne sont plus d’actualité et que la mise en œuvre d’une telle politique pourra être réalisée par une seule composante des gauches ?
Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire. Derniers ouvrages parus : La fabrique du roman national-républicain, éditions Amsterdam, 2025, et Oradour coloniaux français. Contre le « roman national », postface de Jean-Michel Aphatie, Les Liens qui Libèrent, 2025.
https://blogs.mediapart.fr/o-le-cour-grandmaison/blog/070426/misere-de-l-antiracisme-officiel-antisemitisme-et-mythologie-nationale-republicaine
[1] Pour une analyse des origines, des mutations et des continuités de cette « exception française » et de la mythologie immunitaire qu’elle entretient, voir notre ouvrage : La fabrique du roman national-républicain, éditions Amsterdam, 2025.
[4] Romophobie : cachez ces discriminations que Marianne …, article de S. Gaboriau, in Délibérée, 2019/2, n°7, pp. 45–49 et pour une analyse de cette romophobie ancienne et constitutive, en France, d’une forme particulière de racisme d’Etat, voir notre ouvrage : Racismes d’Etat, Etats racistes. Une brève histoire, éditions Amsterdam, 2024, « Trois Républiques contre les nomades et les Roms », pp. 120–146.
[5] En 2024, à la suite d’enquêtes, la CNCDH livrait les résultats suivants : 60% des personnes interrogées pensent que « de nombreux immigrés viennent en France uniquement pour profiter de la protection sociale », 46% qu’ils sont la « cause principale de l’insécurité », 36% que les « juifs ont un rapport particulier à l’argent. » De plus, elle notait que les signalements pour provocation à la haine, discriminations, injures et diffamations xénophobes avaient augmenté de 55% par rapport à 2023 mais que 97% des personnes, qui estiment avoir été victimes de racisme, d’antisémitisme ou de xénophobie, ne portent pas plainte.
