Les impasses de la politique sociale d’extrême droite : l’exemple de l’agriculture états-unienne
Les politiques de répression de l’immigration de Donald Trump ont aggravé la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur agricole. La réponse a été de baisser encore les salaires. Un exemple des promesses illusoires de l’extrême droite en matière de travail.
(….) Une enquête menée par le Bureau du travail de Californie et l’université de Michigan, entre la fin de l’année 2025 et le début de celle de 2026, indique que 14,5 % des employeurs agricoles californiens signalent des pertes de force de travail en lien avec les politiques migratoires de Donald Trump. Dans les secteurs intensifs en travail, cette proportion monte à 18,8 %.
Certes, seul 0,4 % des employeurs ont été directement visés par des raids de la police de l’immigration (ICE). Mais les employés en situation illégale préfèrent éviter les lieux de travail par crainte de ces raids et certains ont été raflés en dehors des fermes. « Les activités de police ont rarement lieu dans les fermes elles-mêmes, mais les impacts indirects sur le travail sont plus fréquents », souligne l’étude.
(…) Selon les chiffres de l’USDA lui-même, la main-d’œuvre étrangère représente aujourd’hui 67,9 % de la main-d’œuvre agricole états-unienne. Et près de 62 % de cette main-d’œuvre étrangère est en situation irrégulière, soit 42,1 % du total.
Quand on sait que même les personnes en situation régulière peuvent être raflées par l’ICE, on comprend le poids des mesures prises par Donald Trump sur ce secteur. De fait, l’étude californienne indique que, face aux perturbations induites par la politique de l’administration actuelle, 13 % des employeurs ont dû réduire leur production, tandis que 12 % indiquent avoir eu recours à des sous-traitants et 8 % à des méthodes incitatives pour attirer des travailleurs. Selon le Wall Street Journal, certaines cultures pourrissent dans les champs, faute de travailleurs.
Ces méthodes ne fonctionnent pas vraiment. Au point que l’administration Trump elle-même a dû reconnaître l’existence d’un problème crucial pour la production agricole états-unienne. À l’automne, le ministère du travail (Department of Labor, DOL) a facilité l’accès aux visas H-2A, des visas de travail pour saisonniers agricoles, censés être acceptés une fois que l’employeur a prouvé son incapacité à trouver un résident aux États-Unis pour occuper l’emploi en question.
Joe Biden avait ajusté les salaires pour les travailleurs sous visas H-2A aux salaires minimums locaux, soit en moyenne à 17,74 dollars par heure. L’administration Trump a autorisé les employeurs à baisser les salaires de 2 à 7 dollars par heure et, de surcroît, à intégrer les frais de logement et de transport dans le calcul de la rémunération. Une baisse massive des salaires qui a alarmé le syndicat des ouvriers agricoles (United Farm Workers, UFW), qui craint une baisse généralisée des salaires et a porté l’affaire devant la justice.
(…)
Autrement dit : la politique d’une main-d’œuvre « 100 % états-unienne » est un désastre qui ne peut conduire qu’à augmenter les importations de produits alimentaires, importations renchéries par les droits de douane imposés sur la quasi-totalité des pays du monde. En février 2026, le prix de gros des légumes frais était 87,5 % supérieur à celui de février 2025. Les prix à la consommation de ces mêmes légumes frais étaient en hausse de 5,4 % sur un an en février, contre 2,8 % en janvier.
Logiquement, l’administration Trump tente donc de faire pression à la baisse sur le coût du travail. (…) L’agriculture est un des secteurs les plus industrialisés de la production capitaliste contemporaine. (…) plus l’activité est automatisée, plus il est difficile de réaliser des gains de productivité nouveaux. Dès lors, la rentabilité est sous pression. (…)
En résumé : l’industrie agricole est entrée dans une crise de surcapacité qui rend l’automation de moins en moins attractive, parce qu’elle produit moins de gains de productivité et moins de profits. En conséquence, le besoin de main-d’œuvre s’est plutôt stabilisé et est devenu central pour le bon fonctionnement du secteur.
Mais comme, par ailleurs, l’agriculture est très mécanisée et que la rentabilité est sous pression, les emplois disponibles sont nécessairement mal payés et peu productifs. En clair : ces emplois sont ceux qui ne peuvent plus guère être mécanisés de manière rentable, mais qui n’en sont pas moins indispensables.
Dès lors, l’exploitation d’une main-d’œuvre étrangère bon marché et fragile institutionnellement est devenue indispensable pour les capitalistes agricoles. Avec la bienveillance des administrations successives, démocrates comme républicaines, ces derniers ont mis en place des conditions de travail proches, parfois, de l’esclavage en s’appuyant sur des sous-traitants sans scrupule.
C’est pour cette raison que beaucoup d’entre eux ont défendu le programme de Donald Trump : faire peur aux migrants était, pour eux, une manière de faire pression sur ces travailleurs pour leur faire accepter des conditions encore plus dégradées. Mais ce calcul s’est retourné contre eux : la violence de l’État fédéral a fait fuir les migrants et a laissé les employeurs sans cette force de travail si précieuse.
Évidemment, il n’est pas question pour eux d’embaucher des travailleurs états-uniens au prix fort et dans des conditions de travail suffisamment décentes pour les attirer vers ces emplois. Il n’est pas davantage question d’investir dans une nouvelle vague de mécanisation à la rentabilité douteuse. La seule réponse possible pour eux est le maintien d’une politique d’immigration ciblée sur la main-d’œuvre bon marché. (…)
L’illusion de la protection des travailleurs par l’extrême droite
Les promesses de l’extrême droite sont simples. En assurant la répression d’une partie du monde du travail, étrangère ou d’origine étrangère, cette dernière promet aux travailleurs qui se jugent « natifs » de meilleures rémunérations par un effet de la loi dite de « l’offre et de la demande ». Mais c’est nier la dynamique de fond du capitalisme post-industriel.
Les emplois occupés, dans des conditions souvent déplorables, par les migrants, sont indispensables à l’accumulation du capital. Ils le sont parce qu’ils sont bon marché dans un contexte de gains de productivité faibles. La hausse des salaires et la formation nécessaire pour transférer des salariés vers ces emplois ne sont pas acceptables pour le capitalisme contemporain. L’État pourrait soutenir de tels efforts, mais il est déjà engagé dans un soutien massif au capital et ses moyens s’épuisent d’autant plus que cette aide lui coûte cher et lui rapporte peu.
Du reste, ce n’est pas là l’ambition de l’extrême droite, qui profite de la xénophobie pour réduire l’ensemble des droits des travailleurs afin de soutenir les profits. Les conséquences de la « préférence nationale » et autres fadaises sont donc une dégradation des conditions générales des travailleurs, par une baisse des salaires réels.
Et s’il le faut, cette baisse sera obtenue par une contrainte sur la partie la plus fragile du monde du travail afin de la forcer à prendre les emplois bon marché occupés jusque-là par les étrangers. Cette situation viendra, en conséquence, exercer une pression sur les autres salariés, qui sauront que s’ils perdent leur emploi, ils seront « requis » pour occuper ces emplois bon marché.
Il en résultera une répression générale du monde du travail, qui sera alors discipliné par la peur et la contrainte. Pour qu’une telle logique fonctionne, il faut, bien sûr, achever de détruire l’État social. C’est parce qu’il n’y aura plus de « filets de sécurité » que les travailleurs seront contraints d’accepter les emplois dont le système économique a besoin.
Ce qui est frappant, et ce que montre le cas états-unien, c’est que, malgré tout, le système post-industriel occidental ne peut pas se priver d’immigration. C’est aussi pour cette raison que Giorgia Meloni avait été contrainte d’accepter un demi-million d’immigrés extracommunautaires.
L’extrême droite est, bien sûr, raciste et xénophobe, et sa « jambe » identitaire permet la répression des étrangers afin de maintenir la peur dans cette population et de complaire au racisme systémique des sociétés occidentales. Mais elle a aussi une autre « jambe » : maintenir, à tout prix, le travail bon marché.
Ces deux jambes ne sont pas contradictoires mais complémentaires. C’est pourquoi la violence qu’elle dirige contre les immigrés sous les applaudissements de ceux qui se croient à l’abri, parce que « nés du bon côté », finit toujours par atteindre ces derniers. La violence contre les étrangers est une violence contre le monde du travail dans son ensemble.
