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21 avril 2026

Media­part. Roma­ric Godin. Les impasses de la poli­tique sociale d’ex­trême-droite.

Les impasses de la poli­tique sociale d’ex­trême droite : l’exemple de l’agri­cul­ture états-unienne

Les poli­tiques de répres­sion de l’im­mi­gra­tion de Donald Trump ont aggravé la pénu­rie de main-d’œuvre dans le secteur agri­cole. La réponse a été de bais­ser encore les salaires. Un exemple des promesses illu­soires de l’ex­trême droite en matière de travail.

Roma­ric Godin

 

(….) Une enquête menée par le Bureau du travail de Cali­for­nie et l’uni­ver­sité de Michi­gan, entre la fin de l’an­née 2025 et le début de celle de 2026, indique que 14,5 % des employeurs agri­coles cali­for­niens signalent des pertes de force de travail en lien avec les poli­tiques migra­toires de Donald Trump. Dans les secteurs inten­sifs en travail, cette propor­tion monte à 18,8 %.

Certes, seul 0,4 % des employeurs ont été direc­te­ment visés par des raids de la police de l’im­mi­gra­tion (ICE). Mais les employés en situa­tion illé­gale préfèrent éviter les lieux de travail par crainte de ces raids et certains ont été raflés en dehors des fermes. « Les acti­vi­tés de police ont rare­ment lieu dans les fermes elles-mêmes, mais les impacts indi­rects sur le travail sont plus fréquents », souligne l’étude.

(…) Selon les chiffres de l’USDA lui-même, la main-d’œuvre étran­gère repré­sente aujourd’­hui 67,9 % de la main-d’œuvre agri­cole états-unienne. Et près de 62 % de cette main-d’œuvre étran­gère est en situa­tion irré­gu­lière, soit 42,1 % du total.

Quand on sait que même les personnes en situa­tion régu­lière peuvent être raflées par l’ICE, on comprend le poids des mesures prises par Donald Trump sur ce secteur. De fait, l’étude cali­for­nienne indique que, face aux pertur­ba­tions induites par la poli­tique de l’ad­mi­nis­tra­tion actuelle, 13 % des employeurs ont dû réduire leur produc­tion, tandis que 12 % indiquent avoir eu recours à des sous-trai­tants et 8 % à des méthodes inci­ta­tives pour atti­rer des travailleurs. Selon le Wall Street Jour­nal, certaines cultures pour­rissent dans les champs, faute de travailleurs.

Ces méthodes ne fonc­tionnent pas vrai­ment. Au point que l’ad­mi­nis­tra­tion Trump elle-même a dû recon­naître l’exis­tence d’un problème crucial pour la produc­tion agri­cole états-unienne. À l’au­tomne, le minis­tère du travail (Depart­ment of Labor, DOL) a faci­lité l’ac­cès aux visas H-2A, des visas de travail pour saison­niers agri­coles, censés être accep­tés une fois que l’em­ployeur a prouvé son inca­pa­cité à trou­ver un résident aux États-Unis pour occu­per l’em­ploi en ques­tion.

Joe Biden avait ajusté les salaires pour les travailleurs sous visas H-2A aux salaires mini­mums locaux, soit en moyenne à 17,74 dollars par heure. L’ad­mi­nis­tra­tion Trump a auto­risé les employeurs à bais­ser les salaires de 2 à 7 dollars par heure et, de surcroît, à inté­grer les frais de loge­ment et de trans­port dans le calcul de la rému­né­ra­tion. Une baisse massive des salaires qui a alarmé le syndi­cat des ouvriers agri­coles (United Farm Workers, UFW), qui craint une baisse géné­ra­li­sée des salaires et a porté l’af­faire devant la justice.

(…)

Autre­ment dit : la poli­tique d’une main-d’œuvre « 100 % états-unienne » est un désastre qui ne peut conduire qu’à augmen­ter les impor­ta­tions de produits alimen­taires, impor­ta­tions renché­ries par les droits de douane impo­sés sur la quasi-tota­lité des pays du monde. En février 2026, le prix de gros des légumes frais était 87,5 % supé­rieur à celui de février 2025. Les prix à la consom­ma­tion de ces mêmes légumes frais étaient en hausse de 5,4 % sur un an en février, contre 2,8 % en janvier.

Logique­ment, l’ad­mi­nis­tra­tion Trump tente donc de faire pres­sion à la baisse sur le coût du travail. (…) L’agri­cul­ture est un des secteurs les plus indus­tria­li­sés de la produc­tion capi­ta­liste contem­po­raine. (…) plus l’ac­ti­vité est auto­ma­ti­sée, plus il est diffi­cile de réali­ser des gains de produc­ti­vité nouveaux. Dès lors, la renta­bi­lité est sous pres­sion. (…)

En résumé : l’in­dus­trie agri­cole est entrée dans une crise de surca­pa­cité qui rend l’au­to­ma­tion de moins en moins attrac­tive, parce qu’elle produit moins de gains de produc­ti­vité et moins de profits. En consé­quence, le besoin de main-d’œuvre s’est plutôt stabi­lisé et est devenu central pour le bon fonc­tion­ne­ment du secteur.

Mais comme, par ailleurs, l’agri­cul­ture est très méca­ni­sée et que la renta­bi­lité est sous pres­sion, les emplois dispo­nibles sont néces­sai­re­ment mal payés et peu produc­tifs. En clair : ces emplois sont ceux qui ne peuvent plus guère être méca­ni­sés de manière rentable, mais qui n’en sont pas moins indis­pen­sables.

Dès lors, l’ex­ploi­ta­tion d’une main-d’œuvre étran­gère bon marché et fragile insti­tu­tion­nel­le­ment est deve­nue indis­pen­sable pour les capi­ta­listes agri­coles. Avec la bien­veillance des admi­nis­tra­tions succes­sives, démo­crates comme répu­bli­caines, ces derniers ont mis en place des condi­tions de travail proches, parfois, de l’es­cla­vage en s’ap­puyant sur des sous-trai­tants sans scru­pule.

C’est pour cette raison que beau­coup d’entre eux ont défendu le programme de Donald Trump : faire peur aux migrants était, pour eux, une manière de faire pres­sion sur ces travailleurs pour leur faire accep­ter des condi­tions encore plus dégra­dées. Mais ce calcul s’est retourné contre eux : la violence de l’État fédé­ral a fait fuir les migrants et a laissé les employeurs sans cette force de travail si précieuse.

Évidem­ment, il n’est pas ques­tion pour eux d’em­bau­cher des travailleurs états-uniens au prix fort et dans des condi­tions de travail suffi­sam­ment décentes pour les atti­rer vers ces emplois. Il n’est pas davan­tage ques­tion d’in­ves­tir dans une nouvelle vague de méca­ni­sa­tion à la renta­bi­lité douteuse. La seule réponse possible pour eux est le main­tien d’une poli­tique d’im­mi­gra­tion ciblée sur la main-d’œuvre bon marché. (…)

L’illu­sion de la protec­tion des travailleurs par l’ex­trême droite

Les promesses de l’ex­trême droite sont simples. En assu­rant la répres­sion d’une partie du monde du travail, étran­gère ou d’ori­gine étran­gère, cette dernière promet aux travailleurs qui se jugent « natifs » de meilleures rému­né­ra­tions par un effet de la loi dite de « l’offre et de la demande ». Mais c’est nier la dyna­mique de fond du capi­ta­lisme post-indus­triel.

Les emplois occu­pés, dans des condi­tions souvent déplo­rables, par les migrants, sont indis­pen­sables à l’ac­cu­mu­la­tion du capi­tal. Ils le sont parce qu’ils sont bon marché dans un contexte de gains de produc­ti­vité faibles. La hausse des salaires et la forma­tion néces­saire pour trans­fé­rer des sala­riés vers ces emplois ne sont pas accep­tables pour le capi­ta­lisme contem­po­rain. L’État pour­rait soute­nir de tels efforts, mais il est déjà engagé dans un soutien massif au capi­tal et ses moyens s’épuisent d’au­tant plus que cette aide lui coûte cher et lui rapporte peu.

Du reste, ce n’est pas là l’am­bi­tion de l’ex­trême droite, qui profite de la xéno­pho­bie pour réduire l’en­semble des droits des travailleurs afin de soute­nir les profits. Les consé­quences de la « préfé­rence natio­nale » et autres fadaises sont donc une dégra­da­tion des condi­tions géné­rales des travailleurs, par une baisse des salaires réels.

Et s’il le faut, cette baisse sera obte­nue par une contrainte sur la partie la plus fragile du monde du travail afin de la forcer à prendre les emplois bon marché occu­pés jusque-là par les étran­gers. Cette situa­tion vien­dra, en consé­quence, exer­cer une pres­sion sur les autres sala­riés, qui sauront que s’ils perdent leur emploi, ils seront « requis » pour occu­per ces emplois bon marché.

Il en résul­tera une répres­sion géné­rale du monde du travail, qui sera alors disci­pliné par la peur et la contrainte. Pour qu’une telle logique fonc­tionne, il faut, bien sûr, ache­ver de détruire l’État social. C’est parce qu’il n’y aura plus de « filets de sécu­rité » que les travailleurs seront contraints d’ac­cep­ter les emplois dont le système écono­mique a besoin.

Ce qui est frap­pant, et ce que montre le cas états-unien, c’est que, malgré tout, le système post-indus­triel occi­den­tal ne peut pas se priver d’im­mi­gra­tion. C’est aussi pour cette raison que Gior­gia Meloni avait été contrainte d’ac­cep­ter un demi-million d’im­mi­grés extracom­mu­nau­taires.

L’ex­trême droite est, bien sûr, raciste et xéno­phobe, et sa « jambe » iden­ti­taire permet la répres­sion des étran­gers afin de main­te­nir la peur dans cette popu­la­tion et de complaire au racisme systé­mique des socié­tés occi­den­tales. Mais elle a aussi une autre « jambe » : main­te­nir, à tout prix, le travail bon marché.

Ces deux jambes ne sont pas contra­dic­toires mais complé­men­taires. C’est pourquoi la violence qu’elle dirige contre les immi­grés sous les applau­dis­se­ments de ceux qui se croient à l’abri, parce que « nés du bon côté », finit toujours par atteindre ces derniers. La violence contre les étran­gers est une violence contre le monde du travail dans son ensemble.

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