Aller au contenu

Etat espa­gnol. Ciuda­da­nos, un défi pour Pode­mos

L’ir­rup­tion de Ciuda­da­nos a, une fois de plus, modi­fié le pano­rama poli­tique fluide et vola­til de l’Etat espa­gnol. Voilà qu’est enfin arri­vée l’op­tion du chan­ge­ment tranquille, celle de la régé­né­ra­tion du modèle sans le chan­ger. Ciuda­da­nos serait-il le Moriarty [l’en­nemi le plus redouté] de Pode­mos, un ennemi aussi inat­tendu qu’in­vin­cible? C’est en tout cas ce qu’es­père l’Ibex 35 (le prin­ci­pal indice bour­sier de Madrid) et tous ceux qui se sont effor­cés de promou­voir le « Pode­mos de la droite ».

Ciuda­da­nos prive Pode­mos de l’ef­fet de nouveauté et, surtout, l’em­pêche d’ap­pa­raître comme étant le seul mouve­ment aspi­rant au trône que le bipar­tisme (PP-PSOE) laisse à moitié orphe­lin et autour duquel pour­rait se réunir une majo­rité sociale hété­ro­gène atti­rée vers Pode­mos par la possi­bi­lité réelle que ce parti pour­rait consti­tuer le moteur d’un chan­ge­ment poli­tique. Il s’agit d’un cercle vicieux, car Pode­mos sera d’au­tant moins soutenu que sa victoire semblera moins possible. A l’in­verse, plus Pode­mos sera consi­déré comme une alter­na­tive gagnante, plus ce mouve­ment sera soutenu. Même si les deux partis ne se disputent qu’une frange restreinte d’élec­teurs et s’ils ne recrutent pas leurs parti­sans sur les mêmes terrains, Ciuda­da­nos bloque la crois­sance de Pode­mos dans les secteurs les moins poli­ti­sés et les plus conser­va­teurs et place une torpille sur la ligne de flot­tai­son de son projet de parti trans­ver­sal qui aspire à rassem­bler rapi­de­ment une majo­rité sociale au-delà des confins tradi­tion­nels du « peuple de gauche ».

L’as­cen­sion des deux partis a clai­re­ment des points en commun, en parti­cu­lier en ce qui concerne la propul­sion média­tique et télé­vi­suelle des person­na­li­tés charis­ma­tiques de leurs leaders: Albert Rivera et Pablo Igle­sias. Mais si la projec­tion média­tique de Pode­mos s’ex­plique par une logique du taux d’au­dience, celle de Ciuda­da­nos a été induite par la volonté poli­tique consciente des milieux patro­naux d’ins­ti­tuer un anti­dote à Pode­mos et une option de rechange ou d’étayage du bipar­tisme. Sans comp­ter qu’au-delà des paral­lé­lismes télé­vi­suels, il existe derrière ces deux partis des réali­tés sous-jacentes très diffé­rentes. En arrière-fond du phéno­mène de Pode­mos il y a eu un proces­sus d’auto-orga­ni­sa­tion venant d’en bas, souvent en conflit avec le déve­lop­pe­ment et la struc­tu­ra­tion du parti lui-même, ainsi qu’un réel mili­tan­tisme de base, en grande partie suscité par les expé­riences récentes du 15M et des Marées citoyennes et par des secteurs sociaux qui ont sympa­thisé avec ces mouve­ments. Rien de cela n’existe dans Ciuda­da­nos, qui n’a ni base mili­tante ni ancrage social, malgré l’in­du­bi­table pouvoir d’at­trac­tion des actes et des confé­rences de Rivera et de son entou­rage.

L’as­cen­sion de Ciuda­da­nos, tout comme celle de Pode­mos, démontre une fois de plus l’im­por­tance cruciale des moyens de commu­ni­ca­tion – et en parti­cu­lier de la télé­vi­sion – dans l’ac­tuelle crise du bipar­tisme et l’ap­pa­ri­tion de nouvelles alter­na­tives poli­tiques. Elle met égale­ment en évidence les faiblesses des proces­sus de poli­ti­sa­tion en cours et la fragi­lité de toute stra­té­gie de trans­for­ma­tion sociale qui sous-estime l’im­por­tance de l’auto-orga­ni­sa­tion sociale et se limite seule­ment – ou prin­ci­pa­le­ment – au terrain de la commu­ni­ca­tion. Para­doxa­le­ment, la grande impor­tance de celle-ci exige non seule­ment de faire preuve d’ha­bi­leté et de talent sur son propre terrain, mais aussi d’avoir la force et la cohé­rence en ce qui concerne l’en­ra­ci­ne­ment social.

Pour combattre Ciuda­da­nos, Pode­mos doit être fidèle à ce qui a suscité sa nais­sance et aux espoirs soule­vés suite aux élec­tions euro­péennes et éviter toute tenta­tion d’imi­ter son nouveau et décon­cer­tant concur­rent. Si la recherche des élec­teurs du « centre » est conçue comme une adap­ta­tion à leurs préfé­rences au lieu de faire partie d’une lutte pour modi­fier les percep­tions de la réalité, refor­mu­ler des débats et repo­si­tion­ner les prio­ri­tés, cela revient à pour­suivre une carotte inat­tei­gnable, qui sera de plus en plus à droite. L’évo­lu­tion histo­rique récente de la social-démo­cra­tie est assez éloquente dans ce domaine; ses résul­tats le sont égale­ment. Ce serait une erreur stra­té­gique que de tomber dans la tenta­tion de la respec­ta­bi­lité pour atti­rer des votes dépo­li­ti­sés du « centre ». En effet lorsqu’il s’agira de vendre un chan­ge­ment super­fi­ciel, une simple régé­né­ra­tion creuse, c’est toujours Rivera plutôt qu’I­gle­sias qui gagnera: sur ce terrain, un candi­dat portant la cravate sera toujours mieux vu qu’un candi­dat avec une queue-de-cheval.

L’ir­rup­tion de Pode­mos a modi­fié les coor­don­nées du débat poli­tique en intro­dui­sant de nouveaux thèmes dans l’agenda et en obli­geant les autres partis à s’adap­ter au nouvel acteur. La réus­site fulgu­rante du terme « caste » en est sans doute l’exemple le plus clair. Ce serait une erreur fonda­men­tale si Pode­mos se sentait main­te­nant obligé de jouer sur le terrain de ce parti aux promesses insi­pides qu’est Ciuda­da­nos. Au contraire, aujourd’­hui plus que jamais il faut insis­ter sur la néces­sité de joindre la régé­né­ra­tion démo­cra­tique à un chan­ge­ment dans la poli­tique écono­mique, de lier la critique du système bi-parti­san et corrompu à la défense d’un plan de sauve­tage citoyen anti-austé­rité. Car c’est juste­ment là qu’est le talon d’Achille de Ciuda­da­nos. Est-ce que ce parti va mettre un terme aux expul­sions de loge­ments? Qu’en est-il des priva­ti­sa­tions? Est-ce qu’il sauvera les banques? C’est là le genre de ques­tions avec lesquelles il faudrait inter­pel­ler le parti de Rivera, pour montrer noir sur blanc que ses propo­si­tions n’ont rien de nouveau. C’est dans ce domaine que Ciuda­da­nos se débat maladroi­te­ment alors que Pode­mos y est à l’aise. Si quelqu’un dans la poli­tique espa­gnole aspire à faire partie de la « caste » c’est bien Albert Rivera, dont le chan­ge­ment tranquille ne consiste prin­ci­pa­le­ment à se posi­tion­ner lui-même et ses proches sur le terrain qui a été le fief exclu­sif du PP et du PSOE pendant des décen­nies.

Il ne s’agit bien entendu pas de renon­cer à secouer l’agenda poli­tique avec des thèmes trans­ver­saux et diffi­ciles à cata­lo­guer ni, comme essaie de le faire Rivera, de se lais­ser clas­ser comme étant les porteurs du chan­ge­ment « extré­miste ». Il ne s’agit pas non plus de se lais­ser pous­ser vers la poubelle du débat poli­tique. Au contraire. Le défi pour Pode­mos est de conti­nuer à dicter l’agenda poli­tique en mettant sur la table des propo­si­tions et des thèmes qui mettent en relief sa singu­la­rité et sa crédi­bi­lité en tant qu’agent porteur d’un chan­ge­ment démo­cra­tique et social. Vouloir « être comme eux » a été un mal histo­rique de tous les mouve­ments éman­ci­pa­teurs. Le défi de ceux qui préten­dant chan­ger le monde à partir d’en bas est de montrer que c’est en étant diffé­rents qu’on peut être le plus effi­caces, les meilleurs, les plus perti­nents et les plus recon­nus.

Vue ainsi, la bataille pour la centra­lité est le combat pour dépla­cer le centre de gravité autour duquel tournent les alliances et les rapports sociaux et insti­tu­tion­nels ainsi que les affron­te­ments poli­tiques dans un sens favo­rable à ceux d’en bas (impos­sible de conce­voir l’hé­gé­mo­nie selon Gram­sci sans la comprendre en tant qu’une arti­cu­la­tion autour des rapports de classe!). En fin de compte, il s’agit de la bataille pour contrô­ler le levier autour duquel pivotent les engre­nages poli­tico-sociaux. Lorsqu’on ne la confond pas avec des adap­ta­tions program­ma­tiques et discur­sives, la conquête de la centra­lité dési­rée, même si elle est diffi­cile, ouvre des portes inex­plo­rées qui permettent de rappro­cher le possible du néces­saire. (Publié dans Publico, le 2 mai 2015; traduc­tion A l’En­contre)

___

Josep Maria Anten­tas est profes­seur de socio­lo­gie à l’Uni­ver­si­tat Autò­noma de Barce­lona (UAB)

Publié par Alen­contre le 5 – mai – 2015

 

Billets en relation :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.