29 avril 2026

Annie Ernaux: « Monsieur le Président, je vous écris une lettre… »

Lettre adressée au président de la République, lue par Annie Ernaux  
sur France Inter lundi 30/03/2020.


« Monsieur le Président, je vous écris une lettre… » ©

 Cergy, le 30 mars 2020

 Monsieur le Président,

 « Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ».

À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque  sans doute quelque chose.

C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en  1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie.

Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre,  
l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les  différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre.

Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits  
d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris  d’alarme du monde de la santé et  ce qu’on pouvait lire sur la  banderole  d’une manif  en novembre dernier – L’état compte  ses sous, on comptera les morts – résonne tragiquement aujourd’hui.

Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de  
l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux,  tout ce jargon technocratique dépourvu de   chair qui noie le poisson de la réalité.

Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment,  assurent majoritairement le fonctionnement du pays :  les hôpitaux,  l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs  si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF.

Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont  maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de  livrer des pizzas, de garantir   cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle,  la vie matérielle.

 Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction  
après un traumatisme. Nous n’en sommes pas  là.

Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de  
confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps   pour désirer  
un nouveau monde.

Pas le vôtre !

Pas celui où les décideurs et financiers reprennent  déjà  sans pudeur  
l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine.

Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde  dont l’épidémie  
révèle les inégalités criantes,

Nombreux à vouloir au contraire un monde  où les besoins essentiels,  
se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles  
montrent, justement, la possibilité.

Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler  
notre vie, nous n’avons qu’elle, et  « rien ne vaut la vie » –  chanson, encore,  
d’Alain  Souchon.

Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui  permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian,  interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

 Annie Ernaux

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