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Clémen­tine Autain : « Aucune force à gauche ne peut gagner seule »

Libé­ra­tion, 21 novembre 2020. Extraits

La dépu­tée La France insou­mise de Seine-Saint-Denis publie « A gauche en sortant de l’hy­per­mar­ché » (Gras­set) et soutient sans réserve Jean-Luc Mélen­chon pour 2022

(…)Nous avons eu le temps de parler de son dernier livre, A gauche en sortant de l’hy­per­mar­ché (Gras­set), mais aussi de la candi­da­ture de Jean-Luc Mélen­chon et de la gauche au sens large. Entre­tien.

Comment l’idée d’écrire un livre sur les hyper­mar­chés est-elle venue ?

(…) Il me semble que c’est un lieu qui maté­ria­lise les dysfonc­tion­ne­ments, les folies de notre époque. Dans l’hy­per­mar­ché se croisent très bien le social et l’éco­lo­gie.

L’hy­per­mar­ché est un endroit qui maté­ria­lise la loi du profit et les méca­nismes d’ex­ploi­ta­tion mais aussi le grand gaspillage des ressources et la vacuité de la course à la consom­ma­tion. Il y a la cais­sière, une figure majeure du prolé­ta­riat contem­po­rain. Derrière leur caisse, ces femmes ont un métier promis à dispa­ra­tion. Ce sont un peu les « gueules noires » de ce début de XXIe siècle. L’hy­per­mar­ché pose aussi une ques­tion essen­tielle sur le déve­lop­pe­ment des terri­toires. Leur déve­lop­pe­ment s’est accom­pa­gné de la déser­ti­fi­ca­tion des centres-villes et du tout voiture. Cons­truits en péri­phé­rie urbaine, les complexes commer­ciaux créent une forme de ville avec ses commerces mais aussi sa poste, sa phar­ma­cie, sa banque, ses cafés et restau­rant, son cinéma.

(…) Dans l’hy­per­mar­ché, contrai­re­ment aux commerces de proxi­mité, la cais­sière est anonyme, elle est souvent confon­due avec l’objet qui est la caisse. On arrive vers elle et on lui demande : « Vous êtes ouverte ? »

Les gueules de noires d’hier c’étaient des hommes, aujourd’­hui ce sont les femmes ?

La figure du prolé­ta­riat au siècle dernier, c’était en gros l’ou­vrier blanc de péri­phé­rie urbaine travaillant dans l’in­dus­trie. Il avait un emploi stable et un lieu socia­li­sa­tion, c’était l’usine. Aujourd’­hui, le prolé­ta­riat est éclaté, il n’a plus de lieu fédé­ra­teur, il est fémi­nisé et les popu­la­tions immi­grées ou issues de l’im­mi­gra­tion prennent une place très forte, notam­ment dans certains secteurs comme le bâti­ment. Le nouveau prolé­ta­riat est marqué par une très forte préca­rité, que l’on retrouve parmi les jeunes qui travaillent dans la restau­ra­tion rapide ou les intel­los précaires.

Pour­tant la gauche n’ar­rive-t-elle à se faire entendre chez les prolé­taires ?

(…) Il me semble que la lutte contre la préca­rité est un thème majeur pour rassem­bler. Ayons bien en tête que le chômage de masse et les nouvelles formes de statut non seule­ment créent une masse de travailleurs pauvres mais produisent une pres­sion sur les salaires de ceux qui ont des contrats stables. C’est la fameuse armée de réserve dont parlait Marx. Elle pèse fort sur les bas salaires. Par ailleurs, je crois que la ville peut être un lieu fédé­ra­teur, comme l’ont montré le mouve­ment Occupy ou celui des places. Tout comme les réseaux sociaux, à l’ins­tar des vidéos virales des gilets jaunes ou de la vague #MeToo. Les villes et les réseaux sont proba­ble­ment les nouveaux espaces pour se rencon­trer et agir ensemble. Enfin, parler de racisme ou de sexisme, c’est une façon de s’adres­ser au monde popu­laire. Je prends l’exemple des femmes : s’adres­ser aux cais­sières, c’est bien sûr parler des reve­nus ou de la péni­bi­lité mais c’est aussi appor­ter des réponses pour les familles mono­pa­ren­tales ou s’in­té­res­ser aux enjeux des temps partiels.(…)

Vous pensez que Jean-Luc Mélen­chon, qui est déjà candi­dat à la prési­den­tielle, peut appor­ter cette espé­rance ?

Il a pour lui d’avoir planté un drapeau depuis 2005 sur une orien­ta­tion poli­tique à la fois en rupture avec le néoli­bé­ra­lisme et porteuse d’une tran­si­tion écolo­giste comme d’une nouvelle Répu­blique. Le tout en tenant le fil de l’éga­lité, de l’ex­ten­sion des droits et des protec­tions. Ce n’est pas rien. Sa candi­da­ture en 2017, alors que certains prônaient une primaire de toute la gauche, incluant celles et ceux qui étaient respon­sables du bilan de la « gauche » au pouvoir, a permis d’évi­ter un scéna­rio à l’ita­lienne, c’est-à-dire la dispa­ri­tion de la gauche.(…)

En 2019, après les euro­péennes, vous avez eu des mots très durs contre Jean-Luc Mélen­chon. Vous avez critiqué publique­ment sa stra­té­gie et son tempé­ra­ment. Qu’est ce qui a changé aujourd’­hui ?

Je n’ai pas la mémoire d’un pois­son rouge, nous avons pu avoir des désac­cords mais je regarde devant plutôt que dans le rétro­vi­seur. Quel est l’enjeu ? Nous devons déjouer le duo Macron – Le Pen. Et dans les diffé­rentes enquêtes d’opi­nions, Jean-Luc Mélen­chon est en tête à gauche. Aujourd’­hui, il tend la main en invi­tant les autres forces à venir à discu­ter autour du programme « L’ave­nir en commun ». Avec les insou­mis, il fait des propo­si­tions concrètes pour dialo­guer et travailler ensemble. C’est un fait poli­tique. Si on est sérieux face à la tâche immense qui nous attend vu l’état actuel de nos forces, on ne peut pas balayer ces propo­si­tions d’un revers de la main. Les mépri­ser serait une folie.

Vous pensez aux écolo­gistes et aux socia­listes ?

Oui mais pas seule­ment. Je pense à tant de gens qui veulent s’in­ves­tir pour ne pas se retrou­ver piégés dans la pers­pec­tive d’une nouvelle dose de néoli­bé­ra­lisme mâti­née d’au­to­ri­ta­risme ou d’une arri­vée de l’ex­trême droite au pouvoir. Je pense à de nombreuses person­na­li­tés enga­gées, à des respon­sables asso­cia­tifs ou syndi­caux, à des artistes ou des cher­cheurs qui savent la dange­ro­sité de la situa­tion. Ma convic­tion est que les choses ne sont pas figées, elles sont en dyna­miques. Souvent, c’est sur Jean-Luc Mélen­chon que se concentre la critique de ne pas jouer le jeu de l’unité. J’at­tire l’at­ten­tion sur ce qui se passe ailleurs : EE-LV semble vouloir faire cava­lier seul aux régio­nales et s’or­ga­nise pour la dési­gna­tion de son candi­dat à la prési­den­tielle. Le Parti socia­liste veut bien l’unité mais si on écoute nombre de ses ténors, c’est sans La France insou­mise. Laurent Joffrin a fait une propo­si­tion poli­tique pour rassem­bler sur une gauche tiède, qui regarde au centre et je constate qu’elle a péni­ble­ment récolté 5 000 signa­tures. Dans ce paysage diffi­cile et éclaté, la propo­si­tion de Jean-Luc Mélen­chon présente de solides atouts.

C’est quoi votre plan pour réus­sir à créer une dyna­mique ?

Il faut une ligne claire, franche, porteuse d’un chan­ge­ment en profon­deur de la société. S’at­taquer à la loi du profit, au consu­mé­risme, à la monar­chie prési­den­tielle, au recul des droits et des liber­tés, on ne le fera pas avec un projet à l’eau de rose. Il faut dans le même temps du rassem­ble­ment. Aucune des forces à gauche ne peut gagner seule. C’est pourquoi je travaille, dans le Big Bang que nous avons lancé avec ma collègue commu­niste Elsa Faucillon, à faire tomber les murs au sein des gauches et des écolo­gistes. Nous devons débattre des idées et des solu­tions concrètes, sans préju­gés ni arrière-pensées.

Aujourd’­hui, ça paraît très compliqué…

[Elle coupe.] L’unité seule ne fait pas un programme, surtout si le déno­mi­na­teur commun ne nous amenait qu’à des compro­mis sans odeur, ni saveur, loin des colères de notre époque. Passer en force contre tout le reste des gauches et des écolo­gistes ne permet­trait pas non plus de nous hisser au second tour et de gagner. La diffi­culté, c’est que nous avons un élec­to­rat assez clivé comme l’a montré un récent sondage dans lequel on voit que Mélen­chon ou Hidalgo ne captent que très peu de points supplé­men­taires s’ils sont candi­dats seuls à gauche. Notons néan­moins que dans ce cas, c’est encore Mélen­chon qui fait le meilleur score.

Aujourd’­hui, la France traverse une période étrange avec la crise sani­taire, sociale et les récentes attaques terro­ristes. Le pays peut aussi bascu­ler du mauvais côté ?

Oui. Cela nous place de façon grave devant nos respon­sa­bi­li­tés. Je sens un mouve­ment de rési­gna­tion mais je vois aussi se déve­lop­per de nouvelles soli­da­ri­tés, des mobi­li­sa­tions, de la poli­ti­sa­tion. Il y a un mouve­ment du côté du repli, de la xéno­pho­bie, de la réac­tion. Mais il y en a un autre qui cherche sa traduc­tion poli­tique du côté de la liberté et de l’éga­lité, de la préser­va­tion de notre écosys­tème et de la mise en commun. L’époque est à la fois au ressen­ti­ment, ce terreau de l’ex­trême droite, et à la colère, ce moteur à gauche, d’au­tant plus puis­sant s’il se trans­forme en espé­rance grâce à la projec­tion poli­tique.

On parle beau­coup de la prési­den­tielle mais, norma­le­ment, il devrait y avoir les élec­tions régio­nales et dépar­te­men­tales en 2021. Vous comp­tez présen­ter votre candi­da­ture à la région Ile-de-France ?

Je souhaite m’en­ga­ger dans cette élec­tion régio­nale, c’est un éche­lon impor­tant, et je veux être utile à un rassem­ble­ment, notam­ment entre les insou­mis et les commu­nistes, et qui soit porteur de la vita­lité des luttes sociales et écolo­gistes. Les discus­sions sont toujours en cours. Je vous donne­rai très vite des nouvelles plus précises de cette campagne.

Rachid Laïreche

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