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Le Monde: « Comment l’ex­trême droite a infil­tré les médias »

Extraits d’un article du Monde daté du 8 juillet

« L’an­née élec­to­rale qui vient de se termi­ner aura permis à la rhéto­rique et aux théo­ries réac­tion­naires de pros­pé­rer, y compris sur l’au­dio­vi­suel public. Une tendance que le nombre inédit de dépu­tés RN devrait accen­tuer.

Par Sandrine Cassini et Aude Dasson­ville Publié le 08 juillet 2022

(…)Au-delà de sa personne, l’an­née qui s’achève aura montré que, dans le « monde mani­chéen » qu’A­lexandre Devec­chio décrit, les « méchants réac­tion­naires » ont cessé d’être des parias sur les antennes de radio et les chaînes de télé­vi­sion. Eric Zemmour, pilier des plateaux de télé­vi­sion depuis 2003 devenu candi­dat à l’élec­tion prési­den­tielle, et toute une géné­ra­tion de voix conser­va­trices ont pris leurs quar­tiers dans des médias audio­vi­suels, d’au­tant plus accueillants que le contexte élec­to­ral les soumet­tait aux règles renfor­cées du plura­lisme. A l’ar­ri­vée, 91 dépu­tés d’ex­trême droite, dont 89 du Rassem­ble­ment natio­nal (RN), viennent de faire leur entrée à l’As­sem­blée natio­nale.

Les visages de ces nouveaux réac­tion­naires sont désor­mais fami­liers. Eugé­nie Bastié du Figaro, Gabrielle Cluzel et Marc Baudriller du site d’info ultra­con­ser­va­teur Boule­vard Voltaire, mais aussi l’es­sayiste natio­na­liste Mathieu Bock-Côté, la jour­na­liste de l’heb­do­ma­daire Valeurs actuelles Char­lotte d’Or­nel­las et les direc­teur et direc­teur adjoint de la rédac­tion, Geof­froy Lejeune et Tugdual Denis… Toutes et tous ont contri­bué à popu­la­ri­ser certaines thèses et la rhéto­rique de l’ex­trême droite auprès des télé­spec­ta­teurs de CNews, BFM-TV, France Télé­vi­sions, ainsi que des audi­teurs d’Eu­rope 1, de France Inter, RTL, Radio Clas­sique.

Les réseaux sociaux ont leur part de respon­sa­bi­lité : en permet­tant aux débats les plus poivrés de pros­pé­rer sans limite ou presque, ils ont contri­bué à lever certains tabous et conta­miné certains médias tradi­tion­nels. Le débat public a ainsi pu porter, ces derniers mois, sur la peine de mort, la protec­tion préten­du­ment appor­tée par le maré­chal Pétain aux juifs français, la place des musul­mans dans la Répu­blique, ou encore la théo­rie raciste du « grand rempla­ce­ment  ».

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Fissures dans la forte­resse

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Cyril Hanouna et les foires d’em­poigne qu’il orga­nise dans « Touche pas à mon poste », sur C8, ont aussi large­ment contri­bué à bana­li­ser la parole d’ex­trême droite en géné­ral, celle d’Eric Zemmour en parti­cu­lier. Sous le couvert du plura­lisme, l’ani­ma­teur star de la galaxie Bolloré a convié les figures les plus contro­ver­sées, comme Thaïs d’Es­cu­fon, l’an­cienne porte-parole du groupe Géné­ra­tion iden­ti­taire, dissous depuis, Alice Cordier du collec­tif fémi­niste iden­ti­taire Némé­sis, ou l’avo­cat de Didier Raoul­top­posé aux mesures sani­taires, Fabrice Di Vizio. L’ani­ma­teur s’était déjà atta­ché la présence régu­lière, avant la campagne élec­to­rale, de Jean Messiha, ancien du RN devenu porte-parole de Reconquête !. C’est dans cette même émis­sion que la Miss France 2012 et person­nage de « Ford Boyard »sur France 2 Delphine Wespi­ser a déclaré son soutien à Marine Le Pen. Il y a quelque temps, une telle sortie aurait été syno­nyme de radia­tion du PAF. A la rentrée, la jeune femme présen­tera sa propre émis­sion de diver­tis­se­ment sur C8.

« Idéo­lo­gique­ment, je me sens moins isolée qu’a­vant, c’est vrai », recon­naît Elisa­beth Lévy, la fonda­trice du site réac­tion­naire Causeur (envi­ron 10 000 abon­nés, entre 6 000 et 8 000 ventes en kiosques), qui a son rond de serviette sur CNews et à Sud Radio, qui a pour vedette André Bercoff, un admi­ra­teur de Trump. La jour­na­liste en est persua­dée : « Ce que je dis corres­pond à ce que pensent beau­coup de gens. » (…)

« Surre­pré­sen­tés »

« Certains diraient qu’on est surre­pré­sen­tés par rapport à ce qu’on pèse », concède Tugdual Denis.Avec ses 30 000 à 35 000 ventes hebdo­ma­daires, Valeurs actuelles dispose, en effet, sur les antennes d’une repré­sen­ta­ti­vité qui a peu à voir avec son poids réel dans les kiosques. Celui-ci a même baissé au cours du premier semestre, quand les audiences de CNews ont reculé, en mai, pour la première fois depuis janvier 2020. Concur­ren­cés sur leur propre terrain par les antennes mains­tream, ces médias ont-ils perdu une part de leur subver­sive attrac­ti­vité ?

(…) Outre Elisa­beth Lévy chez Gies­bert, un autre franc-tireur, Frédé­ric Taddeï, tend le micro dans « Ce soir ou jamais », sur France 3 puis France 2, à l’es­sayiste Alain Soral et au polé­miste Dieu­donné, tous deux anti­sé­mites, ou à Alain de Benoist, fonda­teur de la Nouvelle Droite, admiré par Renaud Camus et Eric Zemmour. (…)

L’ex­trême droite pure et dure, elle, reste confi­née dans des publi­ca­tions margi­nales comme Présent, Riva­rol ou Minute. (…) En permet­tant à la droite radi­cale de créer des « médias dissi­dents »,comme Fdesouche ou TVLi­ber­tés, l’ar­ri­vée d’In­ter­net a agi comme un cheval de Troie. «  Mon constat, c’est que les médias font l’opi­nion »,détaille l’an­cien cadre du Front natio­nal Jean-Yves Le Gallou, qui crée, en 2002, le think tank Polé­mia contre la « tyran­nie média­tique ». Quand il fait entrer Eric Zemmour dans le salon des Français chaque samedi soir, à partir de 2006, Laurent Ruquier, avec son émis­sion « On n’est pas couché », apporte une aide précieuse.

L’im­pact de La Manif pour tous

Le quinquen­nat de François Hollande marque un coup d’ac­cé­lé­ra­teur. La droite conser­va­trice, pour­tant peu habi­tuée à battre le pavé, n’en revient pas du succès de La Manif pour tous, qui s’op­pose au mariage entre personnes de même sexe. « J’ai été éton­née du nombre et de la durée de la mobi­li­sa­tion. Ça a créé un désir mili­tant »,se souvient Char­lotte d’Or­nel­las, catho­lique conser­va­trice reven­diquée, partie prenante du mouve­ment. Tandis que le couple Ménard lance le site de la droite « hors les murs » Boule­vard Voltaire, des jeunes gens aux anti­podes des cari­ca­tures pous­sié­reuses de la géné­ra­tion Le Pen ou des Versaillais en chaus­sures bateau trouvent le chemin des chaînes d’in­fos, qui cherchent juste­ment des person­na­li­tés tran­chées pour pimen­ter les débats – et soute­nir les audiences.

En 2016, Vincent Bolloré, devenu le premier action­naire de Vivendi, ouvre une nouvelle ère. (…)

CNews n’est jamais à court de repré­sen­tants de la droite radi­cale, d’au­tant que même les anima­teurs Pascal Praud, qui joue à l’homme de la rue (de droite), ou Sonia Mabrouk, autrice d’Insou­mis­sion française (sur les dangers qui menacent la France, 2021), masquent à peine leurs idées. (…)

Même si, avec ses 7 %, Eric Zemmour n’a pas accédé au second tour, faut-il lire dans la hausse du vote d’ex­trême droite en France à l’élec­tion prési­den­tielle (+ 7 points) et aux élec­tions légis­la­tives (+ 8 points), par rapport aux précé­dents scru­tins, une respon­sa­bi­lité de certains médias ? (…)

Pour­tant, de l’aveu même de ses prota­go­nistes, la conquête gram­sciste de l’opi­nion, qui vise à rempor­ter la bataille cultu­relle des idées, ne cesse d’avan­cer. « Dans les années 1980, ceux qui critiquaient l’im­mi­gra­tion, la mondia­li­sa­tion, on les voyait comme des Bour­vil à vélo, des vieux cons des années 1950 », décrit le député RN Philippe Ballard, quarante ans de jour­na­lisme, dont vingt-cinq à TF1, et passé au RN en 2021. Selon eux, le réel aurait simple­ment rattrapé des médias idéo­lo­gique­ment aveu­glés. Pour­tant, alors qu’E­ric Zemmour et les rédac­tions reve­naient, cet automne, de manière obses­sion­nelle sur l’im­mi­gra­tion, ce sujet ne figu­rait pas en tête des préoc­cu­pa­tions des Français. « Un combat cultu­rel est gagné quand un sujet devient normal dans la tête des gens », insiste Char­lotte d’Or­nel­las.

Quand les chaînes d’info se sont demandé, pratique­ment au même moment en avril :« Marine Le Pen est-elle d’ex­trême droite ? », « je me suis dit : “Quand même, il s’est passé quelque chose” », témoigne, esto­maqué, un proche d’Em­ma­nuel Macron, oubliant au passage l’in­ter­view accor­dée par le président de la Répu­blique à Valeurs actuelles, en octobre 2019, qui a contri­bué ainsi à légi­ti­mer le très droi­tier hebdo­ma­daire. (…)

(…) Par les anta­go­nismes agres­sifs et la confu­sion infor­ma­tion­nelle dont ils se délectent, les réseaux sociaux consti­tuent d’ailleurs, pour le poli­to­logue Gaël Brus­tier, le bras armé de la conquête de l’ex­trême droite. « L’autre est devenu l’en­nemi, et tout est bon pour l’abattre, décrit-il. Or, en créant une sitcom perma­nente qui met en avant les person­nages les plus grotesques, on exclut le débat. Les médias parti­cipent d’une bruta­li­sa­tion des codes. A terme, cela peut abou­tir à un risque fasciste. C’est l’in­verse de la civi­li­sa­tion. »

Meilleur exemple de ce phéno­mène, selon le cher­cheur, les émis­sions de Cyril Hanouna, qui reposent sur l’in­vec­tive, et où l’hu­mi­lia­tion de l’autre fait office de conver­sa­tion. (…)

Consé­quence du résul­tat des dernières légis­la­tives, le temps de parole du RN va méca­nique­ment augmen­ter dans les médias et, avec lui, la place accor­dée à des débats piégés. Qui avait anti­cipé, il y a encore quelques semaines, qu’un défen­seur de l’Al­gé­rie française devien­drait le doyen de l’As­sem­blée natio­nale et qu’on discu­te­rait chez Pascal Praud de la présence d’an­ciens mili­tants de l’OAS au RN ?

(…)Les idées extré­mistes « se sont bana­li­sées dans l’es­pace média­tique et je ne vois pas les condi­tions d’un renou­veau », explique-t-il, rappe­lant que «  l’em­prise de Vincent Bolloré sur les médias n’est pas termi­née ». Outre CNews et Europe 1, Vivendi a égale­ment mis la main sur deux titres influents, Paris Match et Le Jour­nal du dimanche.

Nul doute que la pres­sion sur les médias publics, très vive durant l’hi­ver 2021, va conti­nuer de s’exer­cer. (…)

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