Aller au contenu

Le samedi jaune de François Ruffin

Ce que le député FI  Ruffin a vu de la jour­née du 17 novembre dans la région d’Amiens.

Témoi­gnage, enquête, analyse:

https://preview.mailer­lite.com/r1n5r0/1028069194278635825/o6n7/

 

Mon samedi jaune

Je suis un cahier de doléances ambu­lant, ce samedi 17 novembre, au milieu des gilets jaunes. C’est bien là ma place, c’est bien ça mon rôle.

« Oh! Un à la fois, je suis pas en stéréo! »
Sur le barrage « ouest », à Flixe­court, ce samedi 17 novembre, je suis assailli par les gilets jaunes. A mon oreille droite, un routier redoute pour son permis à points: « On vit dans le stress, dans la peur, avec tous les radars, le 80 kilo­mètres, ça met des familles dans la misère », dans la foulée il me cause de son fils: « Il faisait du juri­dique, pour deve­nir avocat, ou juge, mais nous on n’a plus les moyens de l’ai­der, on n’y arrive plus… Main­te­nant, il est entré chez Auchan. C’est un gâchis. » J’es­saie de lui dire que c’est un gâchis pour lui, mais aussi pour le pays. J’es­saie seule­ment.

Dans mon oreille gauche, une dame, cheveux blancs, qui a travaillé dans le bâti­ment, qui a conduit un camion poubelle, qui a donné nais­sance à six enfants, me détaille sa retraite, 1013 €, sa Carsat, sa complé­men­taire, sa CSG, (je n’y comprends jamais rien, je fais toujours semblant, avant de pour­suivre, et ça je comprends beau­coup mieux) :

« Je mange du pain et du lait, du pain et du lait… Et ma fille, elle habite Troyes, elle étudie la gestion des entre­prises, son APL a baissé mais son loyer a augmenté ! Alors que l’autre avait promis que ça bais­se­rait. Et je ne peux pas la soute­nir, je suis à zéro, rien qu’al­ler la voir, en essence, en péages, ça me coûte­rait cent euros… »

Je suis un cahier de doléances ambu­lant, ce matin, « notez bien » qu’on me dit, « allez leur remon­ter à Paris », et je relève à la volée :

« On n’ar­rive pas à avoir 200 € pour payer le fioul, et ils veulent qu’on change notre cuve? »,
« Ma voisine, elle a préparé son contrôle tech­nique, le nouveau, 1 500 € de répa­ra­tions. Sa voiture, reca­lée. Elle pleu­rait »
« Je travaille dans le péri­sco­laire, et là, cette rentrée, j’ai perdu sept heures. Je suis à 400 € par mois, toujours pas titu­laire, après vingt ans d’an­cien­neté. »

On m’en­toure, on m’en­serre.
« Derrière la ligne jaune ! je gueule. Comme à La Poste! Et prenez votre ticket ! » Ca les fait marrer. Moi aussi, ça me fait marrer. Je suis bien, dans ce bain de foule. C’est ma place, c’est mon rôle, au milieu de ces gens, je ne me suis pas planté.

*

Ce sont des messages sur Face­book qui m’ont fait réagir, au départ. Genre : « Le 17, ce sera sans moi ! Pas avec les fachos ! » Des cama­rades de la CGT, de SUD, qui postaient ça. Et ça me semblait une cata. Eux pour­sui­vaient : « Où ils étaient, les gilets jaunes, quand on mani­fes­tait contre la loi travail? Pour les retraites ? Pour les salaires ? Y a rien de plus impor­tant que le gasoil? »  Aie aie aie, ça sentait le snobisme de gauche, qui a raison avant le peuple, sans le peuple…
En rester à ma méthode, juste : l’enquête d’abord.
Ecou­ter.
Regar­der.
Comprendre, essayer, s’y effor­cer.
Avant de juger, du haut d’une estrade, dans le huis clos d’un studio.
Depuis vingt ans, on s’ef­force de ne pas l’écou­ter, de ne pas la regar­der, cette France-là, péri­phé­rique, loin du pouvoir, loin des médias, disqua­li­fiée d’of­fice : « beauf », « raciste », « popu­liste ». Et aujourd’­hui, nouveau motif, « anti-écolo ».
Qu’ai-je entendu, qu’ai-je vu, donc, lors de cette balade sur les sept barrages de ma circons­crip­tion ? Voici mes petites nota­tions.

8 h. Carre­four d’Amiens-Nord

Il fait encore nuit, presque. Au rond-point, les caddies servent à boucher les entrées. A peine descendu de moto, à la hâte, inquiet, j’in­ter­roge deux personnes, plutôt âgées : « Vous êtes là pour ?
– On vient de Fles­selles.
– Mais vous êtes là pour ?
– Ah, c’est pas que pour le gasoil. C’est un ras-le-bol géné­ral. »

C’est l’ex­pres­sion qu’on va me répé­ter toute la jour­née.

9 h. Flixe­court.

Alors qu’on traverse un blocage, une grosse cylin­drée – genre Laguna, Scénic, je sais pas -, imma­tri­cu­lée 76 (Seine-Mari­time) tente de forcer. Un gilet jaune se jette sur le capot, pète le pare-brise. Un jeune gars plutôt bien sapé sort de la bagnole, et avec du cran : « On va faire un constat !
– Tu savais qu’il fallait pas forcer ! Pas rouler aujourd’­hui !
– Je m’en fous.
– T’as les sous, toi !
– Vous aviez qu’à faire des études ! « 

Ca chauffe, après cette réplique.
Et ça m’évoque un sondage BVA, qui raconte ça : qui soutient ce mouve­ment ? Les ouvriers/employés, à 78 %. Les cadres, à 44 %. C’est rebe­lote la France du oui et la France du non de 2005.

10 h. Abbe­ville.

Sur le premier rond-point, à une sortie, une camion­nette, avec une grosse sono, balance une chan­son avec « patrio­tard » dedans : une ode à la Corrèze, rien de méchant mais iden­ti­fié FN. Les coupes de cheveux sont un peu plus courtes qu’ailleurs, c’est le seul endroit où on me salue du bout des doigts…

Une dame : « C’est la première fois de ma vie que je mani­feste, à 62 ans. Y a une quin­zaine d’an­nées, avec la pension inva­li­dité, j’y arri­vais encore. Mais là, je ne peux plus. »

Un homme: « J’ai­me­rais bien, moi, avoir qu’à traver­ser la rue pour trou­ver du boulot, mais non, j’ai trente bornes à faire. Soixante aller-retour. Et pour le Smic, à 1200 €, c’est pas honteux ? »

Une femme: « Mon compa­gnon, il veut chan­ger sa voiture, la banque ne lui prête pas, parce qu’il gagne 1 000 €. Mais Cofi­dis, eux, ils sont d’ac­cord. Ca veut dire quoi ? Que pour l’ou­vrier, on ne prête pas à 2 %, mais à 20 % oui ? »

Nolan, 24 ans, père de famille, voix chevro­tante :

« J’étais en contrat aidé, dans un collège, et du jour au lende­main, ils m’ont arrêté. C’est le gouver­ne­ment, ils m’ont expliqué, ils n’en veulent plus. Ca m’a mis en colère, je me sens aban­donné, et on est douze dans ce cas-là, douze jeunes, avec pas grand-chose comme bagages, l’école c’était pas mon truc, et j’avais pas telle­ment foi dans la Répu­blique… Là, mon métier, je l’ai­mais… Et main­te­nant, ça m’a fragi­lisé, je suis préca­risé, perdu. Y a des copains, c’est la délinquance derrière. »

11 h Flixe­court (sur le retour)

Partout, j’ai oublié de signa­ler, partout, des pancartes « Macron démis­sion! », ou c’est inscrit sur les chasubles avec le doigt d’hon­neur. Et c’est le point commun, plus que le gasoil :

« Nous, si on veut du boulot, il faut cinq ans d’ex­pé­rience. Mais eux, ils devraient vivre cinq ans à Etou­vie, en HLM, avec le Smic et faire les 3 * 8 avant de deve­nir minis­tres… »

« Macron, quand il a passé le premier tour, pour aller fêter dans son restau de luxe, il a grillé tous les feux rouges. Alors qu’il était pas encore prési­dent… »

« Edouard Philippe, en rentrant du Havre, il roulait à 180 sur l’au­to­route. »

« Combien qu’il y en a, de ministres, qui ont une voiture élec­trique? »

A deux reprises, c’est parti sur les immi­grés: « A Calais, on leur paie le permis, me dit un retraité.
– C’est pas vrai, je corrige.
– C’est le respon­sable d’une asso­cia­tion qui l’a dit.
– Ce sont des gens misé­rables, et au fond de vous, vous le savez. Il faut pas que les pauvres se déchirent entre eux, je fais la leçon. C’est pas eux qui vous coûtent des dizaines de milliards. Regar­dez en haut. »

13 h. Camon.

Ici, les bloqueurs sont de « Roquette », un fabri­cant de fécu­lents, à Daours : « C’est moi qui ai lancé le truc, me raconte un jeune barbi­chu, à panta­lon rouge. J’ai motivé les copains. C’est pas que l’es­sence, y a nos salaires surtout… »
Ca me paraît telle­ment symbo­lique: à la place de la grève, du conflit social dans la boîte, le conflit social s’est déplacé là, sur le bitu­me…

Evidem­ment, qu’il y a tout et son contraire, là-dedans.
C’est pas la pureté révo­lu­tion­naire.
Et qu’est-ce que ça donnera demain?
Mais aujourd’­hui, déjà, aujourd’­hui ça a existé, et jamais je n’au­rais cru, comme député, vivre une jour­née comme ça, cette aven­ture de proxi­mité, convoyé en Harley-David­son (spéciale dédi­cace aux cama­rades motards, à Fabien, à Didier) sur les routes désertes de la Somme (pas toujours à 80 à l’heu­re…), avec, sur les bas-côtés, les couleurs d’au­tomne, les arbres aux reflets mordo­rés.
Et c’est peut-être ce qui a motivé des bloqueurs, aussi : qu’il se passe quelque chose, enfin, dans cette France endor­mie.

François Ruffin

François Ruffin

Né à Calais, j’ai grandi à Amiens. J’y ai fondé le jour­nal Fakir, puis réalisé le film Merci patron !. Élu sous l’étiquette Picar­die debout ! (FI, PCF, EELV, Ensemble), je conti­nue à jouer tous les dimanches en vété­ran avec l’Olym­pique amié­nois et à m’oc­cu­per de mes deux enfants, de 5 et 8 ans, en garde alter­née.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.